Faire un film, c’est vivre

Par Michelangelo Antonioni
1975

Faire un film n’est pas écrire un roman. Flaubert disait que vivre n’était pas son métier : son métier était d’écrire.
Faire un film, c’est au contraire vivre, du moins pour moi. (Cette illustre référence n’a pour but que de donner de la valeur mon propos, que cela soit bien clair.) Mon histoire personnelle ne s’interrompt pas durant les prises de vue d’un film, et c’est même alors qu’elle devient la plus intense. Cette sincérité, cette faon de faire d’une manière ou d’une autre notre autobiographie, de verser dans le tonneau d’un film tout notre vin, qu’est-ce d’autre qu’une manière de participer à la vie, d’ajouter quelque chose de bon (du moins dans les intentions) à notre patrimoine personnel, de la richesse ou de la pauvreté duquel les autres jugeront ?
Certes, un film étant un spectacle public, il est évident que par son entremise nos affaires privées cessent de l’être pour devenir publiques elles aussi. Et j’éprouve pour ma part aujourd’hui une sensation précise ; par aujourd’hui je veux dire à cette époque si lourde de faits graves, d’inquiétudes, de peurs, qui concernent le destin du monde entier. J’ai la sensation que continuer à parler de certains sujets est tout à fait une faute, précisément parce que nous sommes des hommes de cinéma, exposés ainsi à l’ablation de tous. Nous n’avons plus le droit de laisser croire que notre vie privée continue à être celle de toujours. J’emprunte un article lu ce matin dans la presse une citation de Giraudoux : " II est des moments où l’on ne parle pas des arbres, parce qu’on est en colère contre les arbres " . Et en effet, ce qu’un intellectuel peut faire de moins digne en face des graves événements qui troublent le monde est de continuer à s’occuper de sujets
qui distraient de cette gravité.
(...) On ne parlait pas de néo-réalisme durant la guerre, ni même dans l’immédiat après-guerre. Cette brûlante réalité
a donné naissance au mouvement que la critique a baptisé néo-réalisme ensuite. Je crois que nous nous trouvons aujourd’hui mutatis mutandis dans un climat identique. J’ignore quels films nous pourrons réaliser et il ne m’intéresse pas
de le savoir. Je sens qu’il y a quelque chose que nous devons absolument faire : défendre l’intelligence au coeur du réel.
Et non pas adhérer à la paresse mentale et au conformisme de la plupart.

in Pierre Leprohon, Michelangelo Antonioni, Ed. Seghers, 1962