La chambre claire

Texte de Roland Barthes
1980
Morceaux choisis

JPG - 60.7 ko
Alexander Gardner – Portrait de Lewis Payne (1865)

Face à certaines photos, je me voulais sauvage, sans cultures.

Je décide de "laisser flotter" sur mes lèvres et dans mes yeux un léger sourire que je voudrais "indéfinissable".

La photo elle-même n’est en rien animée (je ne crois pas aux photos " vivantes") mais elle m’anime : c’est ce que fait toute aventure. Le premier, visiblement, est une étendue, il a l’extension d’un champ, que je perçois assez familièrement en fonction de mon savoir, de ma culture ; ce champ peut être plus ou moins stylisé, plus ou moins réussi, mais il renvoie toujours à une information classique. C’est le studium. Le second élément vient casser (ou scander) le studium. Cette fois, ce n’est pas moi qui vais le chercher (comme j’investis de ma conscience souveraine le champ du studium), c’est lui qui part de la scène, comme une flèche, et vient me percer. Le punctum, c’est piqûre, petit trou, petite tache, petite coupure et aussi coup de dés. Le punctum d’une photo, c’est ce hasard qui, en elle, me point (mais aussi me meurtrit, me poigne). Dans cet espace très habituellement unaire, parfois (mais, hélas, rarement) un " détail " m’attire. Je sens que sa seule présence change ma lecture que c’est une nouvelle photo que je regarde, marquée à mes yeux d’une valeur supérieure. Ce "détail " est le punctum (ce qui me point).
Il n’est pas possible de poser une règle de liaison entre le studium et le punctum (quand il se trouve là). Il s’agit d’une co-presence, c’est tout ce qu’on peut dire … (…) … mais de mon point de vue de Spectator, le détail est donné par chance et pour rien ; le tableau n’est en rien " composé " selon une logique créative ; la photo sans doute est duelle, mais cette dualité n’est le moteur d’aucun " développement ", comme il se passe dans le discours classique. Pour percevoir le punctum, aucune analyse ne me serait donc utile (mais peut-être, on le verra, parfois, le souvenir)  : il suffit que l’image soit suffisamment grande, que je n’aie pas à la scruter (cela ne servirait à rien), que, donnée en pleine page, je la reçoive en plein visage.
Très souvent, le punctum est un " détail ", c’est-à-dire un objet partiel. Aussi, donner des exemples de punctum, c’est, d’une certaine façon, me livrer. Si fulgurant qu’il soit, le punctum a, plus ou moins virtuellement, une force d’expansion. Cette force est souvent métonymique. Je perçois le référent (ici, la photographie se dépasse vraiment elle-même : n’est-ce pas la seule preuve de son art ? S’annuler comme medium, n’être plus un signe mais la chose même ?), je reconnais, de tout mon corps, les bourgades que j’ai traversées lors d’anciens voyages en Hongrie et en Roumanie. Ainsi le détail qui m’intéresse n’est pas, ou du moins n’est pas rigoureusement, intentionnel. Ce que je peux nommer ne peut réellement me poindre. L’impuissance à nommer est un bon symptôme de trouble. La subjectivité absolue ne s’atteint que dans un état, un effort de silence (fermer les yeux, c’est faire parler l’image dans le silence). La photo me touche si je la retire de son bla-bla ordinaire " technique ", " réalité "… Ne rien dire, fermer les yeux, laisser le détail remonter seul à la conscience affective. Dès qu’il y a punctum, un champ aveugle se crée (se devine). La présence (la dynamique de ce champ aveugle), c’est je crois, ce qui distingue la photo érotique de la photo pornographique.
La pornographie représente ordinairement le sexe, elle en f ait un objet immobile.
La photo érotique, au contraire, ne fait pas du sexe un objet central, elle entraîne le spectateur hors de son cadre, et c’est en cela que cette photo, je l’anime et elle m’anime. Le punctum est alors une sorte de hors champ subtil, comme si l’image lançait le au-delà de ce qu’elle donne à voir, vers l’excellence absolue d’un être, âme et corps mêlés. Le corps pornographique, compact, se montre, il ne se donne pas, en lui aucune générosité.

La photo de l’être disparu vient me toucher comme les rayons différés d’une étoile. Une sorte de lien ombilical relie le corps de la chose photographiée à mon regard : la lumière quoique impalpable, est bien ici un milieu charnel, une peau que je partage avec celui ou celle qui a été photographié. Ainsi, la photographie du Jardin d’Hiver, si pâle soit-elle, est pour moi le trésor des rayons qui émanaient de ma mère enfant, de ses cheveux, de sa peau, de sa robe, de son regard, ce jour-là.
Je sui seul devant elle, avec elle. La boucle est fermée, il n’y a pas d’issue. Je souffre, immobile. Carence stérile, cruelle : je ne puis transformer mon chagrin, je ne puis laisser dériver mon regard. Rilke " Aussi doux que le souvenir, les mimosas baignent la chambre " : la photo ne " baigne " pas la chambre  : point d’odeur, point de musique, rien que la chose exorbitée. La photographie est violente : non parce qu’elle montre des violences, mais parce qu’à chaque fois elle emplit de force la vue, et qu’en elle rien ne peut se refuser, ni se transformer. Je sais maintenant qu’il existe un autre punctum que le " détail ". Ce nouveau punctum, qui n’est plus de forme mais d’intensité, c’est le Temps, c’est l’emphase déchirante du noème " ça a été ", sa représentation pure.

En 1865, le jeune Lewis Payne tenta d’assassiner le Secrétaire d’Etat américain W.H. Seward. Alexander Gardner l’a photographié dans sa cellule ; il attend sa pendaison. La photo est belle, le garçon aussi : c’est le studium. Mais le punctum, c’est : il va mourir. Je lis en même temps : cela sera et cela a été ; j’observe avec horreur un futur antérieur dont la mort est l’enjeu. En me donnant le passé absolu de la pose ( aoriste ), la photographie me dit la mort au futur. Ce qui me point c’est la découverte de cette équivalence. Devant la photo de ma mère enfant, je me dis : elle va mourir : je frémis, tel le psychotique de Winnicot, d’une catastrophe qui a déjà eu lieu. Que le sujet en soit la mort ou non, toute photographie est cette catastrophe.

Je rassemblais dans une dernière pensée les images qui m’avaient " point " (puisque telle est l’action du punctum). A travers chacune d’elles, infailliblement, je passais outre l’irréalité de la chose représentée, j’entrais follement dans le spectacle, dans l’image, entourant de mes bras ce qui est mort, ce qui va mourir, comme le fit Nietzsche, lorsque le 3 janvier 1889, il se jeta en pleurant au cou d’un cheval martyrisé : devenu fou pour cause de Pitié.




Roland Barthes, La chambre claire : Note sur la photographie, Gallimard/Seuil/Cahiers du cinéma, Paris, 1980