La chambre claire
Texte de Roland Barthes
1980
Morceaux choisis
Face à certaines photos, je me voulais sauvage, sans cultures.
Je décide de "laisser flotter" sur mes lèvres et dans mes yeux un léger sourire que je voudrais "indéfinissable".
La
photo elle-même n’est en rien animée (je ne crois
pas aux photos " vivantes") mais elle m’anime :
c’est ce que fait toute aventure.
Le
premier, visiblement, est une étendue, il a l’extension
d’un champ, que je perçois assez familièrement
en fonction de mon savoir, de ma culture ; ce champ peut être
plus ou moins stylisé, plus ou moins réussi,
mais il renvoie toujours à une information classique.
C’est le studium.
Le
second élément vient casser (ou scander) le
studium. Cette fois, ce n’est pas moi qui vais le chercher
(comme j’investis de ma conscience souveraine le champ du
studium), c’est lui qui part de la scène, comme une
flèche, et vient me percer. Le punctum, c’est piqûre,
petit trou, petite tache, petite coupure et aussi coup de
dés. Le punctum d’une photo, c’est ce hasard qui, en
elle, me point (mais aussi me meurtrit, me poigne).
Dans
cet espace très habituellement unaire, parfois (mais,
hélas, rarement) un " détail " m’attire.
Je sens que sa seule présence change ma lecture que
c’est une nouvelle photo que je regarde, marquée à
mes yeux d’une valeur supérieure. Ce "détail
" est le punctum (ce qui me point).
Il n’est pas possible de poser une règle de liaison
entre le studium et le punctum (quand il se trouve là).
Il s’agit d’une co-presence, c’est tout ce qu’on peut dire
… (…) … mais de mon point de vue de Spectator,
le détail est donné par chance et pour rien ;
le tableau n’est en rien " composé " selon
une logique créative ; la photo sans doute est duelle,
mais cette dualité n’est le moteur d’aucun " développement
", comme il se passe dans le discours classique. Pour
percevoir le punctum, aucune analyse ne me serait donc utile
(mais peut-être, on le verra, parfois, le souvenir)
: il suffit que l’image soit suffisamment grande, que je n’aie
pas à la scruter (cela ne servirait à rien),
que, donnée en pleine page, je la reçoive en
plein visage.
Très souvent, le punctum est un " détail
", c’est-à-dire un objet partiel. Aussi, donner
des exemples de punctum, c’est, d’une certaine façon,
me livrer.
Si
fulgurant qu’il soit, le punctum a, plus ou moins virtuellement,
une force d’expansion. Cette force est souvent métonymique.
Je
perçois le référent (ici, la photographie
se dépasse vraiment elle-même : n’est-ce pas
la seule preuve de son art ? S’annuler comme medium, n’être
plus un signe mais la chose même ?), je reconnais, de
tout mon corps, les bourgades que j’ai traversées lors
d’anciens voyages en Hongrie et en Roumanie.
Ainsi
le détail qui m’intéresse n’est pas, ou du moins
n’est pas rigoureusement, intentionnel.
Ce
que je peux nommer ne peut réellement me poindre. L’impuissance
à nommer est un bon symptôme de trouble.
La
subjectivité absolue ne s’atteint que dans un état,
un effort de silence (fermer les yeux, c’est faire parler
l’image dans le silence). La photo me touche si je la retire
de son bla-bla ordinaire " technique ", " réalité
"… Ne rien dire, fermer les yeux, laisser le détail
remonter seul à la conscience affective.
Dès
qu’il y a punctum, un champ aveugle se crée (se devine).
La
présence (la dynamique de ce champ aveugle), c’est
je crois, ce qui distingue la photo érotique de la
photo pornographique.
La pornographie représente ordinairement le sexe, elle
en f ait un objet immobile.
La photo érotique, au contraire, ne fait pas du sexe
un objet central, elle entraîne le spectateur hors de
son cadre, et c’est en cela que cette photo, je l’anime et
elle m’anime. Le punctum est alors une sorte de hors champ
subtil, comme si l’image lançait le au-delà
de ce qu’elle donne à voir, vers l’excellence absolue
d’un être, âme et corps mêlés.
Le
corps pornographique, compact, se montre, il ne se donne pas,
en lui aucune générosité.
La photo de l’être disparu vient me toucher comme les
rayons différés d’une étoile. Une sorte
de lien ombilical relie le corps de la chose photographiée
à mon regard : la lumière quoique impalpable,
est bien ici un milieu charnel, une peau que je partage avec
celui ou celle qui a été photographié.
Ainsi,
la photographie du Jardin d’Hiver, si pâle soit-elle,
est pour moi le trésor des rayons qui émanaient
de ma mère enfant, de ses cheveux, de sa peau, de sa
robe, de son regard, ce jour-là.
Je sui seul devant elle, avec elle. La boucle est fermée,
il n’y a pas d’issue. Je souffre, immobile. Carence stérile,
cruelle : je ne puis transformer mon chagrin, je ne puis laisser
dériver mon regard.
Rilke
" Aussi doux que le souvenir, les mimosas baignent la
chambre " : la photo ne " baigne " pas la chambre
: point d’odeur, point de musique, rien que la chose exorbitée.
La photographie est violente : non parce qu’elle montre des
violences, mais parce qu’à chaque fois elle emplit
de force la vue, et qu’en elle rien ne peut se refuser, ni
se transformer.
Je
sais maintenant qu’il existe un autre punctum que le "
détail ". Ce nouveau punctum, qui n’est plus de
forme mais d’intensité, c’est le Temps, c’est l’emphase
déchirante du noème " ça a été
", sa représentation pure.
En 1865, le jeune Lewis Payne tenta d’assassiner le Secrétaire d’Etat américain W.H. Seward. Alexander Gardner l’a photographié dans sa cellule ; il attend sa pendaison. La photo est belle, le garçon aussi : c’est le studium. Mais le punctum, c’est : il va mourir. Je lis en même temps : cela sera et cela a été ; j’observe avec horreur un futur antérieur dont la mort est l’enjeu. En me donnant le passé absolu de la pose ( aoriste ), la photographie me dit la mort au futur. Ce qui me point c’est la découverte de cette équivalence. Devant la photo de ma mère enfant, je me dis : elle va mourir : je frémis, tel le psychotique de Winnicot, d’une catastrophe qui a déjà eu lieu. Que le sujet en soit la mort ou non, toute photographie est cette catastrophe.
Je rassemblais dans une dernière pensée les images qui m’avaient " point " (puisque telle est l’action du punctum). A travers chacune d’elles, infailliblement, je passais outre l’irréalité de la chose représentée, j’entrais follement dans le spectacle, dans l’image, entourant de mes bras ce qui est mort, ce qui va mourir, comme le fit Nietzsche, lorsque le 3 janvier 1889, il se jeta en pleurant au cou d’un cheval martyrisé : devenu fou pour cause de Pitié.
Roland Barthes, La chambre claire : Note sur la photographie, Gallimard/Seuil/Cahiers du cinéma, Paris, 1980

