Disposition

Texte de Bruno Voillot // collectif position
2008

re gare

Le projet Disposition, nouvelle création du collectif Position, se propose d’explorer les dynamiques à l’oeuvre au sein de la mémoire contemporaine en s’attachant particulièrement aux dispositifs de mémorisation, autrement dit la mnémotechnie, dispositifs qui ont été élaborés depuis l’Antiquité et repris au Moyen-Âge. Une littérature abondante retrace quels étaient ces dispositifs et à quels impératifs ils entendaient répondre : le principe fondateur est celui d’une association dynamique et synesthésique texte/image/son comme système d’encodage et de stockage des données, le souvenir étant considéré comme un phantasme, une image mentale. Par delà la capacité à stocker, ces dispositifs permettaient d’organiser, de trier, de classer, d’assembler, composer et collationner les données selon les besoins :

“La mémoire (...) bâtit sur des structures mémorisées qui sont situées dans l’esprit en tant que schémas, édifices, espaces quadrillés et, surtout, en tant que réseaux d’associations faits de fragments qui doivent être rassemblés jusqu’à former une idée. ”  [1].

De fait il ne s’agissait pas seulement de pouvoir répéter mécaniquement à l’identique un texte mais de le mettre en relation avec d’autres. L’enjeu n’était pas seulement technique (il fallait pallier la rareté des documents) mais aussi et surtout éthique puisqu’il visait à la constitution de la mémoire comme capacité à inventer :

“La tâche cruciale de la remémoration est le « dépistage », investigatio, terme apparenté à vestigia, « traces », « empreintes de pas ». Tous les dispositifs d’organisation mnémoniques sont de nature heuristique. Ce sont des dispositifs de recouvrement, visant à l’inventio, fait de « trouver ».”  [2]

Se souvenir par cœur, pouvoir reproduire un texte, une sentence à l’identique, effectuer une copie nécessitaient un travail de segmentation et de classification des données selon des méthodes préétablies d’association texte/image/son.

Pour autant, la copie ne pouvait se réaliser qu’au terme d’un recouvrement, d’un voyage au cœur des images mentales constituées.

Ainsi définie, la mémoire est envisagée dans la culture médiévale, et ce jusqu’au 18 ème siècle, comme le moteur principal de toute individuation, elle est au cœur de ce que nous appellerions aujourd’hui, le moi ou l’identité : “ il vaudrait mieux parler d’un « sujet qui se souvient » et, en se souvenant, sent, pense et juge.”  [3]

Plusieurs questions orientent notre travail à partir de ces quelques réflexions :

Qu’en est il aujourd’hui de la mémoire individuelle et collective alors que l’informatique a permis d’atteindre une capacité de mémorisation jusque là jamais atteinte, où notre mémoire s’inscrit sur disques durs ? Dans quelle mesure la multiplication des supports externes de mémoire affecte-t-elle la remémoration, le souvenir, notre relation à l’archive et à sa production ? Dans quelle mesure cette prolifération des supports de mémoire marque-t elle le passage d’une mémoire vivante, à même d’inventer à une mémoire stérile, reproduisant à l’identique ? Qu’en est il des dynamiques associant les supports textuels, picturaux et auditifs, de la mémoire comme processus de recouvrement ? Peut on parler d’un retour des dispositifs mnémotechniques élaborés au Moyen-Âge ? Comment s’opère la transmission d’une génération à l’autre ?

Pour tenter de traiter ces questions, nous avons choisi de réaliser un DVD, support choisi pour sa capacité de stockage d’une part mais aussi et surtout pour les similitudes d’écriture spécifique qu’il offre avec les anciens dispositifs de mémorisation par le biais du menu. Notre intention est d’exploiter le support DVD dans toutes ses dimensions (multi sous-titrage, multi canaux sonores, interactivité par menu et boutons....) comme autant de manières d’associer des fragments de textes, d’images et de sons.

Si la nature du support du film nous parait primordiale compte tenu du thème, le choix des lieux est tout aussi important :

“Le travail de la mémoire est aussi un processus, en quoi il s’assimile à un voyage : il doit avoir un point de départ. Et cette idée nous ramène à la nécessité des lieux parce que le souvenir est une opération qui consiste à trouver et à transposer mentalement d’un lieu à l’autre.”  [4]

Trois villes, trois ports nous servent de lieux de tournage et de recherche : Istanbul, Alexandrie, Marseille. Trois villes qui par leur configuration géographique, architecturale et historique nous semblent être des lieux où les questions que nous voulons aborder se posent à ciel ouvert, trois villes où la mémoire et sa fabrique sont l’objet d’un enjeu et d’un traitement particuliers. La trame principale de la réalisation consiste en des portraits croisés d’une ville à l’autre dans un jeu de correspondances. Ainsi, 3 portraits ont déjà été réalisés à Istanbul :

Cynthia Zaven, artiste libanaise à la recherche des traces de son grand-père arménien, stambouliote émigré à Beyrouth vers 1920.

Mehmet Usta, réparateur de gramophones et collectionneur de 78 tours de la première moitié du XXème siècle nous conte l’évolution des influences musicales à Istanbul durant cette période.

Serdar Katipoglu, directeur de la bibliothèque universitaire Bilgi aborde les questions de numérisation et d’indexation des contenus.

Portraits croisés d’artistes, artisans et bibliothécaires d’une rive à l’autre de la Méditerranée, d’un support de mémoire à un autre.

Deux portraits sont en cours de réalisation à Marseille :

Hendrick Sturm, un artiste promeneur qui sillonne le paysage marseillais et ses alentours depuis plusieurs années. Il propose une lecture des lieux in situ, associant la parole au paysage par des chemins de traverse. La parole, la marche, la carte et le territoire sont les supports du dispositif par lequel il restitue la mémoire des lieux et des trajets.

Noëlle Colombié, responsable de la numérisation à la Bibliothèque de l’Alcazar nous invite à visiter le magasin des archives de la bibliothèque et plus particulièrement le fond Coste, égyptologue du 19ème siècle ; elle est par ailleurs chargée de la mise en ligne des archives.

Enfin une série de portraits est prévue courant octobre 2008 à Alexandrie où des contacts sont déjà établis avec le Centre d’Ėtudes Alexandrines (CEA) et la Bibliotheca Alexandrina.

Chaque étape de travail fait l’objet d’une présentation sous la forme d’une installation. L’installation présentée au Musée de l’Energie de Santral Istanbul (auparavant centrale électrique), situé dans la Corne d’Or, se composait de 9 moniteurs vidéo et 9 lecteurs DVD synchronisés dans l’image et le son ainsi que de 2 lettres-enseignes ou lettres-néons. Le lieu d’exposition, une ancienne salle de machines dépourvue de toute ouverture, présentait les caractéristiques d’une "boîte noire". L’installation consistait en la retranscription audiovisuelle d’une phrase extraite de l’oeuvre de Joseph CONRAD, dans Au coeur des ténèbres : « Regarder d’un navire la côte défiler, c’est comme de réfléchir à une énigme. »

dés filets

Le montage audiovisuel et la disposition des écrans ont été réalisés selon le principe du rébus ou "puzzle-letters" en anglais. Le rébus, par l’association de lettres, d’images et de signes, est la traduction imagée d’une phrase ou d’un texte suivant un découpage syllabique particulier : il joue sur la polysémie des phonèmes. Il est également utilisé comme moyen mnémotechnique.

Ainsi, la phrase « Regarder d’un navire défiler la côte c’est comme de réfléchir à une énigme. », se prête à de multiple découpages, à différentes interprétations et associations lettre/image/son comme autant de manières de mémoriser la phrase. Le caractère énigmatique du rébus est ici accentué par la traduction : une phrase anglaise traduite en français, transposée en rébus audiovisuel pour un public stambouliote... Passages d’une langue à une autre, de l’écrit à l’oral, du support papier à l’écran, toutes ces transformations du texte rendent le rébus non plus simplement énigmatique mais mystérieux et poétique. Si la phrase a conduit l’architecture du travail, elle est devenue totalement invisible, voire inaudible pour le spectateur ; il n’est donc pas question ici d’illustrer littéralement un texte mais bien d’utiliser celui-ci comme un support d’images se jouant de la discordance des interprétations au sein d’une même langue et a fortiori d’une langue à une autre.

Formellement, l’installation Disposition proposée à Santralistanbul dans le cadre de la résidence “Illumination, energy, electricity“ s’apparentait en l’occurrence et par analogie à des vitraux électroniques : mise en images d’un texte en vue de produire de la mémoire, selon des procédés différents mais présentant toutefois quelques similitudes : écrans/fenêtres, lumière électrique/lumière naturelle, usine/église, images gravées animées/images gravées fixes, son profane/chant sacré, visite /procession...

L’espace d’exposition s’apparentait à une boîte crânienne, la boîte noire originelle, siège du cerveau, de notre mémoire, de notre imagination, lieu de production des images mentales, interface électrique entre le langage et les perceptions sensorielles.



nextposition.free.fr

Le DVD disposition est en cours de réalisation.
Voir la vue du monde d’Istanbul proposée par le collectif position.


[1] Mary Carruthers, Machina memorialis ; Méditation, rhétorique et fabrication des images au Moyen Age, (1998, trad. par F. Durand-Bogaert, NRF, éd.Gallimard, coll. Bibliothèque des Histoires, 2002), p.37

[2] Mary Carruthers, Le Livre de la Mémoire ; La culture dans la mémoire médiévale, (1990, trad. par D. Meur, éd.Macula, coll.Argô, 2002), p.36.

[3] Mary Carruthers, Le Livre de la Mémoire ; La culture dans la mémoire médiévale, p.266.

[4] Mary Carruthers, Machina memorialis, p.37.