« ...une revue de cinéma, où ceux qui font des films donneraient de temps en temps leur position, comme des navires de commerce divers sur l’océan... » (extrait d’une lettre de Jean-Luc Godard à Jean-Pierre Rassam, 1977)
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Un film avec clous et ficelles

Texte de Jean-Claude Rousseau, 1984
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Giovanni Martedi

Comment faire ? La planche mesure quatre mètres. Elle est encore au bas de l’écran dans l‘amphithéâtre de Saint-Charles qui accueille chaque mercredi les séances du Ciné-club. Giovanni Martedi l’a remarquée. Ce soir où Dominique Noguez lui a donné carte blanche il l’emporte et va la poser sur deux pupitres renversés en guise de tréteaux. Le film commence. D’un bout à l’autre de la planche, Giovanni déroule la pellicule. Fait son film. Dans la salle, beaucoup ne s’en doutent pas. Ils ne croient pas le réalisateur qui l’annonce : le film est commencé. Inattentifs dans leur impatience turbulente, attendent-ils que le film soit fini pour voir ? Mais alors ils n’auront rien vu. Un clou fixe la pellicule à l’extrémité de la planche. Giovanni la retourne, déroule une nouvelle longueur jusqu’a l’autre bout, enfonce un autre clou. II retourne de nouveau la planche et repart à l’opposé en déroulant la pellicule. Nous sommes dans une chambre noire et on y voit comme en plein jour. Ce n’est pas une illusion mais un mystère. Peut-être celui d’une pièce de Beckett. Plus bouleversant encore parce que nous y sommes, dans la chambre. C’est donc vrai que le noir éclaire. L’inattention accroît l’impatience de ceux qui voudraient que les lumières s’éteignent alors qu’il fait noir, que s’allume la lampe du projecteur alors que la salle est un écran éclairé. Sur la pellicule il n’y a d’émulsion que l‘émotion du spectateur. Cela simplement, au rythme des clous enfoncés, à la cadence des pas... D’un bout à l’autre de la planche le film est exposé. Tant pis pour ceux qui cherchent le motif de cette exposition. II n’y a rien à expliquer, rien à prétendre. Giovanni continue. La pellicule par rangées de 16 mm recouvre maintenant toute la surface de bois des deux côtés. Fin du premier temps.

Deuxième temps. Le bleu intervient. Une ficelle est trempée dans l’encre. On la tend dans l’alignement du film en l’appliquant avec précaution à l’une puis à l’autre extrémité de la planche. Soulevée en son milieu, la ficelle retombe, claquant contre la pellicule où la couleur se dépose en ligne droite comme la poudre de craie bleue marque au cordeau les traits du maçon. D’une rangée à l’autre, la corde pincée fera le même son en laissant une trace bleue chaque fois moins apparente. Les plus curieux vont voir. Arrive au bord de la planche, Giovanni la retourne, trempe la ficelle et de nouveau toute chargée de bleu la tend sur l’autre surface qui recevra pareillement la couleur.

Au troisième temps de l’œuvre, celui du dénouement, les spectateurs rejoignent leurs places. Giovanni retire les clous. D’un bout à l’autre de la planche, la retournant encore, longueur après longueur, il enroule le film sur sa bobine. A la fin de cet opéra le projecteur joue son rôle. Giovanni Martedi prévient : « Faites attention, regardez si vous voyez les trous ».
Ce qu’on voit est sans illusion. Ce n’est pas un enregistrement, une fausse mémoire. C’est cela. Le film tenu par des clous, puis en coda le film révélé. Des trous visibles ? Le bleu perce l’écran. Comment dire ?

Ce texte est initialement paru dans la revue d’esthétique n°6, le cinéma en l’an 2000, publiée en 1984 aux Éditions Privat.
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