EN LUI LES OISEAUX DISPARURENT COMME FAIT L’OMBRE EN PLEIN SOLEIL.
TOUT AU LONG DE LEUR LONGUE ROUTE ILS S’ÉTAIENT POSÉ DES QUESTIONS. EN CE LIEU NE
RESTAIT PLUS RIEN, NI PIED, NI TÊTE, NI DISCOURS, NI CHERCHEURS, NI GUIDE, PLUS RIEN. PLUS TRACE MÊME DE CHEMIN.
FARID AL-DIN ATTAR, LA CONFÉRENCE DES OISEAUX

* Marseille, le 18 décembre 2011
Écriture, mon beau souci
Depuis plusieurs mois, je suis en phase d’écriture du film. Période étrange où l’on doit donner une forme à quelque-chose qui n’existe pas encore. Travailler à faire exister du concret alors que la matière des images et des sons n’est pas encore là. Il s’agit donc d’imaginer, de chercher, de travailler dans des allers/retours.
En octobre, je suis retourné en Algérie où j’ai tourné des images de repérage.
La fiction du film s’est précisée. J’ai trouvé les lieux du tournage, les acteurs, il me reste à écrire l’histoire. Et en même temps, je connais mes alliés : les visages, les gestes, les récits, les traces, les lieux, les paroles, la lumière, les choses et l’espace entre les choses. Le film est là, dans ces éléments, dans cette tension, dans la matière qui résiste. Mais pour trouver des financements, il faut que l’autre puisse se projeter dans le film, que l’autre puisse faire confiance au film à venir. Donc acte, je continue à écrire, avec l’espoir que l’autre répondra.
En septembre, des producteurs ont répondu. Ils s’appellent survivance, ils produisent, éditent et sortent en salle des films rares. Ils ont écrit une note de production dont voici des extraits.
// Note de production
Survivance est née d’une double envie de cinéma, de deux aspirations dont nous avons toujours voulu qu’elles se nourrissent l’une de l’autre : exhumer des oeuvres marquantes via une activité de distribution (en salle et en vidéo) et produire de nouveaux films. Nos deux activités et notre catalogue l’attestent, Suvivance se veut comme une passerelle entre les genres (fiction et documentaire), entre les films d’hier et d’aujourd’hui, entre l’intime et le politique.
David Yon et son film en devenir, Le Songe d’un habitant de D., sont arrivés comme une parfaite incarnation de cet idéal. Nous reconnaissons dans ce projet un univers cinématographique proche de celui qui a motivé la création de Survivance en 2010.
Le cinéma de David Yon nous touche parce qu’il sait convoquer le passé comme un surgissement au présent. Son précédent film Les Oiseaux d’Arabie possède cet art de parler de l’histoire comme d’un « passé jamais mort ». Dans ce film, la correspondance entre la philosophe Simone Weil et l’anarchiste espagnol Antonio Atarès, interné à D. dans les années 40, s’incarne aujourd’hui dans les lieux de la ville algérienne. Ce qui a été effacé, est peu à peu rendu visible grâce à une évocation filmique. La beauté du film a confirmé notre détermination à accompagner David Yon dans son souhait de donner une suite à ce premier opus.
Les Oiseaux d’Arabie et Le Songe d’un habitant de D. formeront au final un diptyque autour d’un passé enfoui et intime de la ville algérienne de D..
Le Songe d’un habitant de D. s’inscrit donc dans la continuité du précédent film de David Yon mais marquera aussi un pas de côté, notamment avec la part de fiction qu’il contiendra.
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La force de ce projet est de permettre de tisser entre elles plusieurs strates de l’histoire de la ville, de les aborder non d’une manière didactique mais par le biais d’une matière filmique et poétique. Histoire intime et Histoire nationale pourront s’imbriquer.
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Notre rôle de producteur est de comprendre le ton très personnel du film et d’éviter de l’enfermer dans ce qu’il n’est pas. Outre l’aller-retour entre documentaire et fiction, la réussite du film tiendra dans ce mélange entre l’inscription organique des corps, leur présence sensible au monde et le propos historique, la portée éventuellement politique du film. Nous savons qu’un tel film s’écrit avec ce qui surgit au tournage : gestes, paroles, mouvements. Il nous importe en tant que producteur d’offrir une écoute propice à formaliser suffisamment le film pour que le tournage soit ouvert à une réécriture cohérente et à une improvisation fructueuse. Il convient aussi en amont de la réalisation d’offrir du temps et un soutien technique et financier à David Yon pour assembler le matériau nécessaire au film. Les recherches sur M.A. et la conception d’une trame autour de la vie des trois frères, constitueront l’essentiel du temps de l’écriture et du développement, à cheval entre l’Algérie et la France.
L’aura du premier film de David Yon (Etoile de la SCAM, sélection et prix dans les plus grands festivals de documentaire) et la force de ce nouveau projet, nous convainquent d’investir dans le film ; que nous saurons trouver les partenaires nécessaires à la production du film. Nous savons qu’il existe un désir du public pour un cinéma du réel conçu comme un espace de circulation entre le spectateur et le réalisateur.
L’ambition du film marque pour nous un nouveau défi dans notre rôle de jeune producteur. Survivance, sa stabilité aujourd’hui acquise, s’emploiera de son mieux à rendre concret ce Songe d’un habitant de D..
Guillaume Morel & Carine Chichkowsky
* Marseille, le 11 mai 2011
De retour d’Algérie, l’écriture du film avance et se dirige vers « ce fantastique dont on s’aperçoit toujours plus qu’il est en réalité tout le réel » comme l’écrivait Antonin Artaud. Avec mes amis algériens, nous avons réalisé un petit film collectif comme un exercice de préparation au film à venir. J’ai ainsi pu vérifier le plaisir que nous avions d’être ensemble à travailler au processus du cinéma. Comme si cette dynamique nous permettait de nous sentir libre vis à vis du poids du quotidien et de l’Histoire.
* Lyon, le 2 février 2011
Mon regard se porte vers l’autre rive de la Méditerranée. La révolte populaire gagne la Tunisie et l’Égypte. Je ne sais pas encore comment le songe d’un habitant de D. se nourrira de ces événements, mais je pense que la fiction du film permettra de travailler cette tension.
Je viens de recevoir ce message de Nabil, cinéaste français d’origine algérienne, à propos des oiseaux d’Arabie. Sa lecture me touche, dans ces visages évoqués, je ressens fortement l’appel du prochain film :
« Un fantôme avance dans une estampe, déroulant ses ruines à la recherche des frères du passé et trouve ceux d’aujourd’hui, éternels errants dans un pays que seule l’enfance sait habiter. Peut-être reviendra-t-il à la vie, peut-être demain y aura-t-il des visages. C’est ainsi que j’ai vu ton film ; le désir pudique d’une fraternité en train de se tisser « le long des ruines qui refleurissent ». »
* Lyon, le 14 février 2010
En ce début d’année 2010, la France s’enlise dans des débats autour de l’identité nationale, l’immigration et l’Islam. Les frontières se ferment, les différences séparent et les peurs s’installent.
Ce film tend à rendre visible quelque chose de l’autre côté de la Méditerranée. Une brèche. Le songe d’un habitant de D.
Je suis allé trois fois à D., cette ville aux portes de la steppe, au milieu de rien. Le terminus de cette voix ferrée qui ne fonctionne plus. Cette ville mise en place par les Français en 1852 comme poste de garde militaire.
Lorsque je tournais les oiseaux d’Arabie, j’ai rencontré Salah qui m’a aidé à trouver les lieux où des traces du passé colonial subsistent. Il apparaît dans le film avec ses frères, Idriss, Ilyes et Abou Bakr. Ce sont eux qui m’ont donné envie de tourner un autre film à D.. Un film avec eux. Un film qui parte d’eux.
A D., les protagonistes des oiseaux d’Arabie me montraient des choses de la nature pour que je les filme. Nous entrions en dialogue comme cela, dans ce partage. J’ai alors pu ressentir une nécessité dans le lien sensible qui les unit aux formes de la nature. Dans ces lieux, où la modernité n’a pas encore aseptisé et normé tous les espaces, une présence forte de la nature subsiste. La lumière encourage l’attention à ses formes. A D., un dicton dit « quatre saisons en une seule journée ». La lumière varie au cours des heures et les formes du vivant s’adaptent à ce rythme. L’aspect du minéral, omniprésent, change avec l’évolution des ombres. Le végétal, au milieu de ces pierres, est comme dans une gangue, quelque chose d’essentiel et de fragile.
A D., j’ai souvent pensé à l’image d’une goutte d’eau sur un rocher, en plein soleil.
Cette image, elle évoquait mon expérience d’être là, dans ce pays qui n’est pas le mien. La chaleur, les bruits, la lumière, l’organique et le minéral. Une expérience d’épuisement qui m’oblige à un lâcher prise. C’est-à-dire, qu’à partir d’un moment, je lâche prise sur ma peur de disparaître, et là commence la liberté.
Je souhaite que ce film soit épris de cette liberté.

* Lyon, le 11 novembre 2009
Après les oiseaux d’Arabie, je prépare un autre film qui sera également tourné à D. Ces deux films formeront un diptyque. Le désir d’y retourner, là-bas, et de faire quelque chose ensemble. Quelque chose à partager. Quelque chose de l’ordre du cinéma, c’est-à-dire quelque chose avec la matière des sons et des images.
Dans un café de la Madrague, en banlieue d’Alger, je parlais politique avec un prénommé Malik. Il me disait qu’aujourd’hui le vrai problème dans nos sociétés c’est la question : « à quoi tu rêves ? ». Alors oui, à l’heure de la société du spectacle et du mythe de la réussite individuelle, à quoi je rêve ? Je rêve de la poussière sur les trottoirs de D., je rêve du sourire d’Ilyes, je rêve de liberté et je rêve du coeur.
Un désir fort d’un film projeté en salle. Un film qui soit une expérience sensible et collective. Une quête de la lumière, de la figuration de l’homme.
Des grains de lumière dans le noir.
Pulsations du regard.
Une géométrie du monde partagée.
Incarnation.
Traversant l’obscurité d’une nuit qui se prolonge, trois jeunes algériens, explorent dans le territoire ce qui fait signe, hantés par l’histoire de leur aïeule, une femme espagnole.



- D. 2011














