« ...une revue de cinéma, où ceux qui font des films donneraient de temps en temps leur position, comme des navires de commerce divers sur l’océan... » (extrait d’une lettre de Jean-Luc Godard à Jean-Pierre Rassam, 1977)
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Journal de bord de la nuit et l'enfant

Par David Yon, 2010-2016

Marseille, 2 mai 2016

De l’image, des sons et du partage de cela.

Le 28 décembre 1895 au Grand Café à Paris, sur une des affiches punaisées sur la porte d’entrée, on pouvait lire ceci :« Cet appareil, inventé par MM. Auguste et Louis Lumière, permet de recueillir, par des séries d’épreuves instantanées, tous les mouvements qui, pendant un temps donné, se sont succédés devant l’objectif, et de reproduire ensuite ces mouvements en projetant en grandeur naturelle, devant une salle entière, leurs images sur un écran. » Les spectateurs furent surpris et émerveillés. A partir de ce moment, les forains participèrent à la diffusion du premier cinéma. Mais dès 1912 l’instauration d’une gouvernance du cinéma exclua ces acteurs nomades et entraîna le déclin du cinéma forain.

Un siècle plus tard, l’image est omniprésente. De la télévision, aux ordinateurs, aux tablettes, aux téléphones portables, en France, en 2013, il y avait en moyenne 6,5 écrans par foyer. Et dans un même mouvement, le cinéma a perdu de sa matière concrète, de son rituel. La cinéphilie classique liée à la découverte des films dans une salle obscure avec d’autres personnes est en train de disparaître. Selon les chiffres du Centre National de la Cinématographie, en 1994, 6,8% des entrées en salle étaient faites par les personnes de 60 ans et plus alors qu’en 2014 elles représentent 23,1% des entrées en salle.

Avec les nouveaux modes de monstration des images, nous avons perdu l’habitude de regarder une image réfléchie sur une surface, nous faisons maintenant face à la source lumineuse. Une forme de distance, même symbolique, a ainsi disparue. La bonne nouvelle est qu’internet permet de partager des films au-delà des frontières et de l’actualité cinématographique. La mauvaise nouvelle est que la vision de ces films ne fabrique plus un commun avec d’autres car elle est pour la plupart du temps solitaire.

Pour que le cinéma puisse encore avoir une intensité d’action dans l’espace public, les choses sont à repenser, de l’économie, aux modes de fabrication, aux manières de le partager. J’imagine qu’il faut d’abord retisser des liens entre ceux qui font les films, les films et les citoyens. J’imagine que nous pourrions revenir à un esprit du cinéma nomade.

* Marseille, 10 février 2016

Il y a trois ans, comme des rituels pour un film à venir, nous avions organisé des performances musicales sur des images des repérages.
J’aime que le film existe sous plusieurs formes qui se répondent sur des temporalités différentes : performance live, installation, texte papier, courts-métrages préparatoires visibles sur internet et projection du long-métrage.
Lors de la diffusion du film à Lyon, une amie me faisait part de son souhait de voir le film, projeté en extérieur sur un drap, entourée du vent et avec le ciel au-dessus. Je me suis alors rappelé, qu’avant sa réalisation, cela faisait partie de mes souhaits.

Je commence l’écriture de trois films, à Marseille, en Espagne et en Algérie.

Ci-dessous la captation d’une projection d’un montage des repérages de la nuit et l’enfant avec une performance musicale live de Sarah Ouazzani et Remi Luc Saulnier à Data (Marseille) le 27 avril 2013.

* Marseille, 19 novembre 2015

Le film a été terminé en février 2015. Depuis, il a été (ou il va être) projeté à la Berlinale Forum (5 projections), au Fronteira Film Festival (Brésil), aux Etats Généraux du film documentaire de Lussas, à l’exposition « Ville africaines en mouvement », CA’ASI / CNAP (pendant la Biennale de Venise), aux rencontres cinématographiques de Béjaia (Algérie), à War on Screen (2 projections), aux Ecrans documentaires, à Corsica doc, au Festival international du film d’Amiens, en ouverture du cycle premières œuvres et du cycle la belle jeunesse documentaire, au Maghreb des films, aux inattendus, à la semaine asymétrique, au videodrome 2, à l’Institut Français d’Alger, dans 4 ciné-clubs en Kabylie, dans 2 ciné-clubs en Tunisie...
On peut donc évaluer à plus de 2500, le nombre de personnes qui ont vu le film en salle.
La fabrication du film a été une véritable expérience de vie mêlant les rencontres, les surprises, la joie et la peur. Le montage, fragmentaire et travaillant sur la perception, a permis de faire naître un film organique qui donne une place active au spectateur. Le film se découvre ainsi image après image dans une sorte de tremblement. J’aimerais que sa diffusion soit fidèle à sa fabrication, qu’il permette aux spectateurs de vivre une expérience, des rencontres. La nuit et l’enfant n’entre pas dans un genre défini et son espace de diffusion est restreint à quelques festivals courageux et invitations. Il nous faut donc inventer une manière originale de le projeter afin qu’il y ait la possibilité d’une rencontre avec un public. Rien n’est plus beau que lorsque le film rencontre des spectateurs par surprise, lorsque la séance est chargée d’une expérience qui décale les attentes du spectateur et la vision du film.
A ce titre, la réception du film en Algérie et la tournée dans les ciné-clubs de Kabylie fût une très belle expérience qui a donné tout son sens à cette aventure.
Avec ce film, j’ai gagné ma liberté.

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Ici ciné-clubs. Gazette de la tournée du film en Kabylie
Textes de Gaya, Takfa, Thatha et Minouche, octobre 2015

Voir les autres vidéos des débats en Kabylie.

* Marseille, 1er août 2015

Le 5 novembre 2004, dans la salle de cinéma de Lussas, alors étudiant en Master documentaire, j’avais écrit ces mots en réaction à un film que je venais de voir. « Pas d’image de la réalité. Une expérience. Les molécules se mêlent. Je suis là, ici et maintenant. Ailleurs, on parle une autre langue. Ils ont une histoire. Je ne connaîtrai jamais leur vie. » Aveu d’impuissance ou manifeste esthétique ? En tout cas, dix ans après, les films que je réalise sont encore sous le signe de cette orientation. Avec ma caméra, je cherche à enregistrer une présence au monde, la lumière dans laquelle je suis la trace. Les Oiseaux d’Arabie (2009) et La Nuit et L’Enfant (2015) sont deux films tournés à Djelfa, en Algérie. Au fil du temps, une relation de confiance s’est établie avec certains habitants et la fabrication du cinéma nous permet de partager un commun malgré la différence des langues. La Nuit et L’Enfant s’est construit dans des allers-retours entre repérage des lieux, co-écriture, improvisation, tournage et montage. L’élan du film, c’était de reprendre la marche dans des lieux qui avaient été désertés suite au passage des terroristes dans les années quatre-vingt-dix. Lamine et Aness ont investi ces lieux à partir de quelques indications (action, sujet de discussion, dialogue) et se sont réappropriés les situations. Petit à petit, un récit personnel s’est dessiné et la fable a rencontré le documentaire, comme une distance nécessaire pour pouvoir évoquer l’intime et s’émanciper du poids de l’Histoire. À travers cette nuit interminable, le film évoque une histoire liée à l’enfance et à la perte.

(Texte écrit pour l’atelier la fable documentaire aux États généraux du film documentaire de Lussas.)

* Marseille, 1er juin 2015

Je reviens d’Algérie où nous avons projeté le film « la nuit et l’enfant » pour les amis de Djelfa. Là-bas, une nuit, j’ai rêvé que je faisais un sitting à la télévision française avec des amis réalisateurs et je scandais « Libérez l’image, libérez l’image ».

J’ai réalisé deux films produits, « Les oiseaux d’Arabie » en 2009 et « la nuit et l’enfant » en 2015. Ces deux films ont été tournés en Algérie, de manière artisanale, aux portes de la steppe, à Djelfa. Ils ont été produits avec quelques dizaines de milliers d’euros par des producteurs courageux pour les chaînes de télévisions régionales, Canal Maritima et Vosges Télévision. Aujourd’hui, ce mode de production semble être remis en question par le Centre National de la Cinématographie. Ce cinéma, déjà minoritaire, doit donc se chercher d’autres modalités d’existences et donc d’autres modes de diffusions, de rapports avec les spectateurs. « Les oiseaux d’Arabie » et « la nuit et l’enfant » ont été (ou vont être) vus en salle dans des festivals (du FID à la Berlinale section Forum), sur internet (mubi, derives.tv) et à la télévision sur ces chaînes régionales. Ils m’ont permis d’aller à la rencontre et de continuer la marche. Ils ne m’ont pas fait vivre économiquement mais leur fabrication m’a donné de l’élan vital. Ces films sont sur support numérique, ce qui signifie que leur durée de vie est de quelques dizaines d’années. A la différence des films sur support argentique qui ont survécu à leurs auteurs, je sais que ces films disparaîtront avant moi (enfin je l’espère). Ce n’est pas triste, c’est notre temps. L’image est omniprésente et en même temps, le cinéma a perdu de sa matière concrète, de son rituel. Je suis enseignant associé en cinéma et audiovisuel et les étudiants, pour la plupart, ne vont plus au cinéma. Ils regardent des films sur leurs écrans d’ordinateurs. Et ce qui manque, c’est la rencontre, le fait de se retrouver avec d’autres et de partager une expérience. Et ce qui change, c’est le regard.
Pour accompagner la diffusion de mon dernier film, j’aimerais, avec d’autres, mettre en place des projections itinérantes, comme les forains au début de l’histoire du cinéma. Les projections pourraient être dans des salles de cinéma, chez l’habitant, dans des galeries, dans des friches, ou à la campagne. La seule condition serait l’obscurité. A chaque étape, j’aimerais inviter d’autres amis réalisateurs, des musiciens... Chaque projection serait l’occasion de partager l’expérience du film avec des spectateurs et d’associer différentes formes, de se rencontrer, d’échanger. A suivre...

* Marseille, 23 février 2015

Le film est terminé, il a changé de titre, la nuit et l’enfant. Il dure 60 minutes. Dans le catalogue de la Berlinale, à propos du film, un texte évoque l’histoire du Petit Prince. Dans le journal Taz, un autre texte à propos du film est titré "le sol sous les pieds". Cela m’a fait penser à une photo de moi prise par mon père en 1983. Et cela m’a fait penser à une photo d’un enfant apache prise par Edward Sheriff Curtis en 1920. La spirale du temps comme disait Chris Marker.

En 2007, j’avais écrit ce petit texte autour de cette photo :
Il regarde le sol, la main posée sur son visage.
Il ne dit rien.
Le soleil sur son dos. Il sait. Les choses sont là.
Il regarde le sol. Des fourmis entrent et sortent de la terre.
Il regarde les pierres disposées par le hasard.
Il touche son visage. La chaleur sur son dos.
Son silence face à cela.
Il regarde le sol et il sait. Il est le dernier.

* Djelfa, 26 juin 2014

Fin du dernier tournage.
Merci à Lamine, Aness, Salah, Bertrand et tous les amis.

Dans l’avion qui me ramenait d’Alger à Marseille, j’ai écrit :
Le pouvoir des exigences dansait entre les feux.
Nous n’étions plus seuls.

Je commence à travailler autour d’un nouveau film à Marseille.
La mutation de la ville. La résistance des corps.

* Crest, 23 mai 2014

Correspondance #3

" J’aime cette nuit interminable, et la surprise des gens qui se demandent pourquoi, cela introduit un climat qui fonctionne, avec le magnétisme de Lamine.
La puissance du film tient dans cette nuit terrible, où Lamine se perd, se cherche, se souvient. Scène hallucinante de Lamine portant l’enfant sous la foudre...
A ta place, je garderai la nuit (avec des spots, des lampes, des torches, des braises, des néons, des flammes...), Lamine en quête de lui-même (cette fugue nocturne devient un rêve éveillé, comme s’il cherchait à retrouver la mémoire de lui-même (magnifique témoignage quand il parle de sa jeunesse, de l’enfant qu’il veut revoir). On peut même imaginer que l’enfant qui l’accompagne n’existe pas, qu’il est seul...
Des lumières nocturnes, Lamine, et cette présence obsédante, ce traumatisme des années noires...
A suivre..."
Mathieu Yon

* Marseille, 5 mai 2013

Manifeste pour la dépossession

Faire un film comme un rituel
Faire une image comme une prise de position
Travailler le son comme un potentiel de fiction
Travailler le montage comme la possibilité de trouer la surface de l’écran
Une fois le film terminé, il n’y a plus d’auteurs

Eloge de l’errance

En lui les oiseaux disparurent comme fait l’ombre en plein soleil. Tout au long de leur longue route ils s’étaient posé des questions. En ce lieu ne restait plus rien, ni pied, ni tête, ni discours, ni chercheur, ni guide, plus rien. Plus trace même du chemin
Farid al-Din Attâr, Le langage des oiseaux

* Crest, 7 octobre 2012

Correspondance #2

« Le rituel ne fait pas histoire, il fait mémoire, il fait geste, il fait corps. le rituel est une souvenance, un récit, un rappel. Coran veut dire "Récitation" en arabe. Il ne s’agit pas de "storytelling", mais de sacre du temps. IL s’agit de réciter l’être comme un poème.
L’Histoire est peut-être un récit sans saveur, un passé dé-ritualisé. L’attention est rituelle, l’attention est un "point de voir", qui conduit au point extrême où c’est l’objet qui regarde le sujet, où c’est le visible (ce qui est vu) qui regarde l’invisible (ce qui voit). Le rituel est une transgression, et c’est par cet acte transgressif que le sacré revient au monde.

"Nous faisons le récit de notre mémoire.
Nous faisons le récit de notre oubli.
Nous faisons le récit de notre néant."

Le souvenir passe par l’oubli. L’histoire ne laisse pas place au vide, aux "trous". Le rituel par du néant, et l’éclaire.

Et nous, qui ne savons plus nous perdre, ne sommes-nous pas déjà perdus ? »
Mathieu Yon

* Marseille, mai 2012

J’ai invité le cinéaste algérien, Zoheir Mefti, qui habite à Valence en Espagne, à venir projeter ses films à Marseille et à m’aider artistiquement dans la réalisation du film la nuit et l’enfant. J’ai ainsi trouvé un alter-ego de cinéma. Le travail avec lui fût une grande joie. Nous regardions ensemble les images que je tournais en Algérie et c’est lui qui me permettait de comprendre la réalité de ce que j’avais filmée. Le sens des images est donc venu après, comme un temps nécessaire pour trouver la bonne distance par rapport à ces images et les histoires qu’elles racontent.
Comme nous voulions décrocher d’un certain réalisme et apporter des aspects fantastiques au film, nous avons écrit un scénario à partir des personnages, des lieux, des histoires récoltées et de textes que nous avons écrits. Pour le scénario, Zoheir a également écrit des textes à partir de sa propre expérience dans un langage poétique.
Au départ le scénario que nous avons écrit, était plutôt un western qui se déroulait comme un voyage initiatique « Après un meurtre un adulte et un enfant prennent la fuite en explorant le territoire ». C’est à partir de ce scénario traduit en arabe que j’ai pu discuter avec mes amis à Djelfa et préparer le tournage des scènes.

* Valence, 5 mars 2012

Correspondance #1

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la mare blanche, Djelfa

« Belle évocation d’un rituel inconnu, peut-être disparu sous la poussière du temps, mais dont les restes en content la présence, par-delà la mort. C’est à mon sens les traces d’une "territorialité" autre que celle découpée, sectorisée, isolée que nous connaissons dans le monde "moderne". Elle semble ouverte (elle l’est), exposée aux aléas de la vie et du temps qui la déroule, ouverte et donc fragile, en proie à une disparition prochaine (qu’importe ! elle est à jamais là, par ton image), mais dont les rites qu’elle couve sereinement sous un vent indifférent ont su transmettre l’évocation d’un héritage abstrait ; il nous incombe d’en récrire les croyances, donc les fictions. »
Zoheir Mefti

* Marseille, le 10 février 2012

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OTTO HOFMANN, Komposition, 1931

La découverte à Gênes du peintre Otto Hofmann a été pour moi un moment décisif dans la façon dont je souhaite appréhender l’agencement des éléments du film, c’est-à-dire le montage. Les peintures d’Otto Hofmann invitent à une relation, entre les formes, les couleurs et celui qui les regarde, en dehors de toute psychologie et représentation mentale. Nous ne sommes pas dans de la vraisemblance, mais dans une harmonie au sens musical. Un rythme qui ouvre à une autre dimension. Une dimension en résonance du cœur. Les peintures, élémentaires, donnent une mesure à l’existence humaine. Une mesure en dehors du langage, une orientation, une autre échelle. Le rapport entre les formes nous amène dans un temps sans passé ni futur. Présence.

Et cela me rappelle une mosaïque vue à Alger. Une constellation de formes géométriques et de couleurs qui inclue le regardeur dans la dynamique même de l’oeuvre.

* Marseille, le 1er février 2012

Position 1

* Marseille, le 18 janvier 2012

Dans les cartons du déménagement de Lyon à Marseille, je retrouve, sur une feuille de papier, un texte que j’avais écrit en août 2004 au rocher de Roquebrune.

L’ondulation de la lumière sur la matière
Le vent donne le mouvement

Je ne vois encore rien, pas assez de distance

Le silence nécessaire pour permettre aux choses d’exister

La difficulté du regard à supporter ce qui n’est pas soi
Comme une incapacité d’aimer

De l’existence des choses

Des nuées de temps assemblées là, ici et maintenant

Sans intention, sans jugement, une ombre varie au cours de la journée
Elle trace un monde sur le sol

Trace d’un monde

Le jour, la pierre reçoit les rayons du soleil
Elle se remplit de chaleur
On ne voit rien de cet échange
La nuit, allongé sur le rocher, je sens le soleil tout près de moi

La lumière
Dans laquelle
Je suis

La trace

* Marseille, le 18 décembre 2011

Écriture, mon beau souci

Depuis plusieurs mois, je suis en phase d’écriture du film. Période étrange où l’on doit donner une forme à quelque-chose qui n’existe pas encore. Travailler à faire exister du concret alors que la matière des images et des sons n’est pas encore là. Il s’agit donc d’imaginer, de chercher, de travailler dans des allers/retours.

En octobre, je suis retourné en Algérie où j’ai tourné des images de repérage. La fiction du film s’est précisée. J’ai trouvé les lieux du tournage, les acteurs, il me reste à écrire l’histoire. Et en même temps, je connais mes alliés : les visages, les gestes, les récits, les traces, les lieux, les paroles, la lumière, les choses et l’espace entre les choses. Le film est là, dans ces éléments, dans cette tension, dans la matière qui résiste. Mais pour trouver des financements, il faut que l’autre puisse se projeter dans le film, que l’autre puisse faire confiance au film à venir. Donc acte, je continue à écrire, avec l’espoir que l’autre répondra.

En septembre, des producteurs ont répondu. Ils s’appellent survivance, ils produisent, éditent et sortent en salle des films rares. Ils ont écrit une note de production dont voici des extraits.

// Note de production

Survivance est née d’une double envie de cinéma, de deux aspirations dont nous avons toujours voulu qu’elles se nourrissent l’une de l’autre : exhumer des oeuvres marquantes via une activité de distribution (en salle et en vidéo) et produire de nouveaux films. Nos deux activités et notre catalogue l’attestent, Suvivance se veut comme une passerelle entre les genres (fiction et documentaire), entre les films d’hier et d’aujourd’hui, entre l’intime et le politique.
David Yon et son film en devenir, Le Songe d’un habitant de Djelfa, sont arrivés comme une parfaite incarnation de cet idéal. Nous reconnaissons dans ce projet un univers cinématographique proche de celui qui a motivé la création de Survivance en 2010.

Le cinéma de David Yon nous touche parce qu’il sait convoquer le passé comme un surgissement au présent. Son précédent film Les Oiseaux d’Arabie possède cet art de parler de l’histoire comme d’un « passé jamais mort ». Dans ce film, la correspondance entre la philosophe Simone Weil et l’anarchiste espagnol Antonio Atarès, interné à Djelfa dans les années 40, s’incarne aujourd’hui dans les lieux de la ville algérienne. Ce qui a été effacé, est peu à peu rendu visible grâce à une évocation filmique. La beauté du film a confirmé notre détermination à accompagner David Yon dans son souhait de donner une suite à ce premier opus.
Les Oiseaux d’Arabie et Le Songe d’un habitant de Djelfa formeront au final un diptyque autour d’un passé enfoui et intime de la ville algérienne de Djelfa.

Le Songe d’un habitant de Djelfa s’inscrit donc dans la continuité du précédent film de David Yon mais marquera aussi un pas de côté, notamment avec la part de fiction qu’il contiendra.

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La force de ce projet est de permettre de tisser entre elles plusieurs strates de l’histoire de la ville, de les aborder non d’une manière didactique mais par le biais d’une matière filmique et poétique. Histoire intime et Histoire nationale pourront s’imbriquer.

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Notre rôle de producteur est de comprendre le ton très personnel du film et d’éviter de l’enfermer dans ce qu’il n’est pas. Outre l’aller-retour entre documentaire et fiction, la réussite du film tiendra dans ce mélange entre l’inscription organique des corps, leur présence sensible au monde et le propos historique, la portée éventuellement politique du film. Nous savons qu’un tel film s’écrit avec ce qui surgit au tournage : gestes, paroles, mouvements. Il nous importe en tant que producteur d’offrir une écoute propice à formaliser suffisamment le film pour que le tournage soit ouvert à une réécriture cohérente et à une improvisation fructueuse. Il convient aussi en amont de la réalisation d’offrir du temps et un soutien technique et financier à David Yon pour assembler le matériau nécessaire au film. Les recherches sur M.A. et la conception d’une trame autour de la vie des trois frères, constitueront l’essentiel du temps de l’écriture et du développement, à cheval entre l’Algérie et la France.

L’aura du premier film de David Yon (Etoile de la SCAM, sélection et prix dans les plus grands festivals de documentaire) et la force de ce nouveau projet, nous convainquent d’investir dans le film ; que nous saurons trouver les partenaires nécessaires à la production du film. Nous savons qu’il existe un désir du public pour un cinéma du réel conçu comme un espace de circulation entre le spectateur et le réalisateur.
L’ambition du film marque pour nous un nouveau défi dans notre rôle de jeune producteur. Survivance, sa stabilité aujourd’hui acquise, s’emploiera de son mieux à rendre concret ce Songe d’un habitant de Djelfa.

Guillaume Morel & Carine Chichkowsky

* Djelfa, octobre 2011

Repérages

* Lyon, le 2 février 2011

Mon regard se porte vers l’autre rive de la Méditerranée. La révolte populaire gagne la Tunisie et l’Égypte. Je ne sais pas encore comment le songe d’un habitant de Djelfa se nourrira de ces événements, mais je pense que la fiction du film permettra de travailler cette tension.

Je viens de recevoir ce message de Nabil, cinéaste français d’origine algérienne, à propos des oiseaux d’Arabie. Sa lecture me touche, dans ces visages évoqués, je ressens fortement l’appel du prochain film :

« Un fantôme avance dans une estampe, déroulant ses ruines à la recherche des frères du passé et trouve ceux d’aujourd’hui, éternels errants dans un pays que seule l’enfance sait habiter. Peut-être reviendra-t-il à la vie, peut-être demain y aura-t-il des visages. C’est ainsi que j’ai vu ton film ; le désir pudique d’une fraternité en train de se tisser « le long des ruines qui refleurissent ». »

* Lyon, le 14 février 2010

En ce début d’année 2010, la France s’enlise dans des débats autour de l’identité nationale, l’immigration et l’Islam. Les frontières se ferment, les différences séparent et les peurs s’installent.

Ce film tend à rendre visible quelque chose de l’autre côté de la Méditerranée. Une brèche. Le songe d’un habitant de Djelfa.

Je suis allé trois fois à Djelfa, cette ville aux portes de la steppe, au milieu de rien. Le terminus de cette voix ferrée qui ne fonctionne plus. Cette ville mise en place par les Français en 1852 comme poste de garde militaire.

Lorsque je tournais les oiseaux d’Arabie, j’ai rencontré Salah qui m’a aidé à trouver les lieux où des traces du passé colonial subsistent. Il apparaît dans le film avec ses frères, Idriss, Ilyes et Abou Bakr. Ce sont eux qui m’ont donné envie de tourner un autre film à Djelfa. Un film avec eux. Un film qui parte d’eux.

A Djelfa, les protagonistes des oiseaux d’Arabie me montraient des choses de la nature pour que je les filme. Nous entrions en dialogue comme cela, dans ce partage. J’ai alors pu ressentir une nécessité dans le lien sensible qui les unit aux formes de la nature. Dans ces lieux, où la modernité n’a pas encore aseptisé et normé tous les espaces, une présence forte de la nature subsiste. La lumière encourage l’attention à ses formes. A Djelfa, un dicton dit « quatre saisons en une seule journée ». La lumière varie au cours des heures et les formes du vivant s’adaptent à ce rythme. L’aspect du minéral, omniprésent, change avec l’évolution des ombres. Le végétal, au milieu de ces pierres, est comme dans une gangue, quelque chose d’essentiel et de fragile.

A Djelfa, j’ai souvent pensé à l’image d’une goutte d’eau sur un rocher, en plein soleil.
Cette image, elle évoquait mon expérience d’être là, dans ce pays qui n’est pas le mien. La chaleur, les bruits, la lumière, l’organique et le minéral. Une expérience d’épuisement qui m’oblige à un lâcher prise. C’est-à-dire, qu’à partir d’un moment, je lâche prise sur ma peur de disparaître, et là commence la liberté.
Je souhaite que ce film soit épris de cette liberté.

* Lyon, le 11 novembre 2009

Après les oiseaux d’Arabie, je prépare un autre film qui sera également tourné à Djelfa Ces deux films formeront un diptyque. Le désir d’y retourner, là-bas, et de faire quelque chose ensemble. Quelque chose à partager. Quelque chose de l’ordre du cinéma, c’est-à-dire quelque chose avec la matière des sons et des images.
Dans un café de la Madrague, en banlieue d’Alger, je parlais politique avec un prénommé Malik. Il me disait qu’aujourd’hui le vrai problème dans nos sociétés c’est la question : « à quoi tu rêves ? ». A l’heure de la société du spectacle et du mythe de la réussite individuelle, à quoi je rêve ? Je rêve de la poussière sur les trottoirs de Djelfa, je rêve du sourire d’Ilyes, je rêve de liberté et je rêve du coeur.

Un désir fort d’un film qui soit une expérience sensible et collective.
Une quête de la lumière, de la figuration de l’homme.
Des grains de lumière dans le noir.
Pulsations du regard.
Une géométrie du monde partagée.
Incarnation.

Contact du réalisateur : davidyon.fr(arobase)gmail.com

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