« ...une revue de cinéma, où ceux qui font des films donneraient de temps en temps leur position, comme des navires de commerce divers sur l’océan... » (extrait d’une lettre de Jean-Luc Godard à Jean-Pierre Rassam, 1977)
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Histoire(s) de Yolande Zauberman

Propos recueillis par Michel Butel, 2012

( l’amour )

J’étais enfant à Paris avec mes parents, et ma grand-mère qui ne parlait que yiddish, et que j’adorais.On vivait dans un très grand appartement et je passais mon temps cachée sous le piano…

C’était un ancien appartement d’ambassadeur que mes parents avaient loué. Ils étaient revenus en Pologne après la guerre, chacun de son côté, ils ne se connaissaient pas, même s’ils étaient cousins un peu éloignés. Je suis leur dernier enfant, eux qui s’appellent Marie et Joseph, qui ont survécu à la guerre de manière quasi-miraculeuse, l’un et l’autre. Mon père est parti en Russie avec un bout de l’armée polonaise et ma mère est restée avec sa mère pendant toute la guerre. Et elles ont réussi à être sauvées tout le temps.

Très longtemps je n’ai pas cru cette histoire de ma mère, comme dans la chanson («  Je n’ai pas tué, je n’ai pas volé, mais je n’ai pas cru ma mère…  »). Cette histoire totalement lumineuse qu’elle me racontait quelquefois par bribes était tout le temps interrompue par mon père qui disait «  Arrête tes Boubemass  !  » – tes histoires de grand-mère. Je croyais mon père, donc je pensais que c’était faux. Je croyais même que ce que ma mère racontait avec ce regard lumineux était le pendant de l’horreur qu’elle avait vécue.

Je devais avoir autour de quatre ans, j’ai trouvé des photos dans un livre, des photos de corps sortis d’un four. J’ai tout de suite compris ce que c’était. J’ai refermé le livre, je l’ai remis à sa place et je n’en ai plus jamais parlé. Mais tout de suite, à l’intérieur de moi, je me souviens avoir pensé : «  Comment croire que mes parents pourraient me protéger puisque leurs parents ne les ont pas protégés, et puisque personne ne peut protéger de ça  ?  » J’ai vécu avec ce sentiment-là. Eh bien, des années et des années plus tard, j’ai compris que je m’étais trompée. Quelque chose change tout, l’amour. Oui, dans leur cas, ce qui a changé leurs vies, ce qui les a sauvés, c’est d’avoir connu l’amour. Il a fallu attendre très longtemps pour que je réalise que toute cette histoire était vraie. Cette histoire de miracle en Pologne.

J’avais dit à Sélim, avec qui je vis : «  Viens avec moi, tu es journaliste, tu vas sentir si ma mère elle dit la vérité ou pas, j’ai enfin trouvé la question que je peux poser sans avoir l’air trop curieuse.  » J’étais persuadée que si je posais la mauvaise question ma mère allait s’écrouler, tellement j’ai pensé que ce qu’elle avait vécu était l’envers de ce qu’elle racontait. On sort de là et Sélim me dit : «  Son histoire est absolument vraie.  » Et pour une fois, mon père abondait dans le sens de ma mère. J’ai demandé : «  Je ne comprends pas, tout le monde voulait te sauver  ?  » Elle se tourne vers moi et me dit : «  Je peux pas t’expliquer, je sais pas, c’était comme ça, tout le monde m’aimait.  » Et là mon père me dit : «  Mais tu te rends pas compte comme elles étaient belles, ta mère et ta grand-mère.  » Pour moi ma mère et ma grand-mère c’étaient deux petites pommes, elles faisaient à peine 1,50 m… et j’avais jamais entendu mon père dire une phrase pareille, j’étais sidérée.

J’appelle mon frère, avec qui j’ai assez peu de rapports : «  Léo, faut que je te dise quelque chose : maman, elle a jamais fait les camps.  » Et lui : «  Mais Yolande, bien sûr  ! – Quoi, “bien sûr”  ? T’avais compris ça  ? – Tu te rappelles des photos de camps de concentration  ? – Oui, je les avais trouvées dans un livre. – On les a tous trouvées dans un livre. Il y en avait une autre : l’enfant avec les mains en l’air et la casquette dans le ghetto de Varsovie. C’était ce lot de photos qu’elle a achetées sur un marché à des paysans après la guerre. Tu crois qu’une femme qui aurait été dans les camps aurait été capable d’acheter ce genre de photos  ? Et, en arrivant à Berlin, de donner la photo de l’enfant du ghetto à ce journaliste qui l’a diffusée dans le monde entier  ?  » Un : je ne savais pas que ma mère était à l’origine de ça, c’est-à-dire qu’elle avait trouvé cette photo et l’avait diffusée, ce qui n’est pas rien quand même. Deux : je trouvais que mon frère avait un bon sens dont je n’avais pas été frappée, c’est vrai que quelqu’un qui avait été déporté ne pouvait pas toucher ces photos, c’était pas possible.

Je suis allée au Canada voir ma tante, une femme très belle, vraiment de l’Est, capable d’une grande méchanceté dans ses mots : «  Ta famille c’est pas intéressant, y’a aucun mystère, aucun secret.  » Et : «  Ta grand-mère, elle était du côté des enfants toute sa vie, elle nous a tous pris chez elle, nous les enfants de sa rue. Et moi si je suis vivante c’est parce qu’au moment où ma famille a été arrêtée, j’étais avec elle… Et ta mère elle avait toujours un boy-friend  !  » C’est cet amour-là qui les a sauvés, celui de ma grand-mère pour tous les enfants, celui de son mari pour elle, qui m’a été raconté depuis mon enfance comme un grand amour. Elle allait au cinéma le shabbat ma grand-mère, tout le monde la critiquait parce qu’elle était joyeuse. Cette joie s’est retrouvée sur le visage de ses enfants. Je crois que c’est cette joie qui les a fait survivre.

Son mari, mon grand-père, s’est échappé d’un camp et s’est réfugié dans la forêt. Là, il a rencontré d’autres Juifs qui se cachaient aussi et qui lui ont dit que sa femme et sa fille étaient mortes. Alors il n’a plus eu envie de vivre. C’était la fin de la guerre. Il s’est rendu au camp dont il s’était échappé. Il a réussi à parler à un garde, il a dit : «  écoute, fais sortir quelqu’un et je prendrai sa place.  » Les gardes avaient envie de témoignages en leur faveur, ils sentaient la fin de la guerre arriver. «  Je veux que ce soit quelqu’un de ma ville et je veux pouvoir lui parler.  » Donc, mon grand-père a pu dire à cet homme qui allait sortir : «  Je te demande de faire une famille, parce que c’est justement ce que je ne referai plus.  » Cet homme est parti. Après la guerre, il est revenu à Lublin et il a vu que ma mère et ma grand-mère étaient vivantes, il a compris qu’on avait menti à mon grand-père. Il a su que mes deux oncles avaient été libérés du côté russe, qu’ils ne pouvaient plus traverser la frontière pour venir. Donc il est allé les chercher. Il les a ramenés et a réuni la famille en mémoire de mon grand-père. J’ai appris par mon père et ma mère qui racontent enfin la même histoire, que cet homme est devenu passeur à l’Est : toute sa vie il a fait passer des frontières à des gens.

J’étais le sosie de la mère de mon père. Au point que mon oncle s’est évanoui un jour à cause de ça. Il buvait de l’alcool et je suis arrivée habillée très strictement, jupe et veste bleu marine, j’avais 14 ans, je suis entrée dans le bureau de mon père et j’ai vu mon oncle devenir tout blanc et tomber. Il avait cru que c’était sa mère qui entrait dans la pièce. Une autre fois, un ami que mon père n’avait plus vu depuis la Pologne est devenu aussi totalement blême en me voyant. Je devais avoir 23 ans, peut-être l’âge qu’avait ma grand-mère au moment où ce garçon l’avait vue pour la dernière fois, peut-être dix ans de moins. C’était très étonnant, surtout que je n’ai jamais eu d’image de ma grand-mère, pas une seule photo. Mon père me disait qu’un jour il ferait faire un portrait de sa mère en me faisant poser.

Il y a comme ça un rapport à l’image qui est presque un rapport de deuil. Chez les Juifs, quand il y a un deuil, on couvre les miroirs. Quand tu te mets face au miroir, tu n’as plus d’image, tu as celle d’une couverture grise qui t’est renvoyée. Et moi j’ai souvent eu cette impression, que ce qui m’était renvoyé était une histoire grise. C’est pour ça que j’ai une espèce d’allergie à la nostalgie. Je suis totalement phobique de la nostalgie.

Ma grand-mère est morte à Lublin. Mon père était revenu de Russie pour chercher ses parents. Il les avait suppliés de le suivre, il avait tout organisé pour qu’ils partent en Russie avec lui. Ils ont refusé, et ils ont été fusillés la semaine d’après.

( filiations )

Au fond, j’ai commencé à avoir un rapport amoureux assez tardif avec mes parents. Clandestin. Et cette espèce de rigueur si difficile à entendre. Ça, c’est les gens de l’Est, la dureté des gens de l’Est… « Qu’est-ce que c’est qu’un Ashkénaze ? C’est quelqu’un, quand il se réveille de bonne humeur, il se recouche en attendant que ça lui passe… » Il y a vraiment quelque chose de cet ordre-là. Même si, du coup, quand la joie est là, c’est une vraie joie, une joie qui n’a rien de rituel, de conventionnel, de propagandiste. C’est une joie qui vient du cœur, une joie malgré soi presque, une joie malgré tout.

Je viens de l’Est, même si je suis née à Paris, je n’ai jamais connu de langue maternelle parce que mon père a interdit à ma mère de parler le polonais, tous deux parlaient yiddish mais ça n’avait pas été leur langue en Pologne, et ils parlaient un français un peu cassé. Et du coup, j’avais l’impression que ma langue maternelle c’était le silence, pas le non-dit, le silence.

Quand je suis partie pour tourner Moi Ivan, toi Abraham, je leur ai dit juste la veille de mon départ que j’allais en Pologne. Pour la première fois je les vus parler polonais entre eux, et pour la première fois j’ai eu l’impression d’avoir des parents jeunes, et à l’aise. Ils avaient une langue à eux, ils essayaient de se souvenir du nom de la rue. C’est ça qui m’a fait écrire cette scène dans le film, où la fille dit au jeune communiste qu’elle va suivre à Paris : «  Tu te rends compte, c’est déjà si difficile dans ma propre langue, de dire ce que je pense….  » Et elle lui dit : «  À partir de maintenant, on aura toujours un accent.  » C’est en Allemagne qu’ils ont le mieux compris ça. Dans le Tageszeitung, l’équivalent de Libé là-bas, ils avaient publié une double page sur le film avec la photo des enfants au milieu. Et en très gros, le titre c’était : «  À partir de maintenant, on aura toujours un accent  ».

Quand mes parents sont partis de Pologne, ils sont passés par un camp de réfugiés à Berlin. Et dans ce camp, ma mère allait voir tous les jours des films du côté russe – les Russes avaient les plus beaux films – avec un homme qui s’appelait Arthur Brauner, qui est devenu un important producteur allemand. Je l’ai appelé un jour. Pour la première fois, je me suis présentée comme la fille de ma mère, ça ne m’était jamais arrivé. «  Je suis la fille de Marie Granatstajn, est-ce que je peux parler à Arthur Brauner  ?  » On me l’a passé en trois secondes : «  Mais où vous êtes  ? — À Paris. — Je viens à Paris dans quelques jours, il faut que je vous voie.  » Il arrive. Il me regarde comme ça de loin et il me dit : «  Pas mal, vous êtes assez sexy, mais à côté de votre mère : rien  !  » Et moi, ça m’a… Je ne peux pas expliquer… ce n’était vraiment pas la vision que j’avais de ma mère  ! J’ai appris ça, à la veille du tournage de mon premier film et j’ai compris qu’il y avait quelque chose qui ne m’avait jamais été raconté là aussi, un rapport au cinéma, que je retrouvais sans le savoir, très naturellement.

( la langue de la vérité )

Pourquoi mon frère et ma sœur ont été envoyés dans une école juive et pas moi  ? Je n’en sais rien. D’une certaine manière, j’étais l’enfant séparé. J’ai eu un rapport paralysé, ou absent, à eux tous. Je ne disais rien, je ne racontais rien de la vie. L’important était de continuer à rester séparé, de ne pas mélanger mes rêves à ce que je vivais. Un jour, tout s’est arrangé. C’est une chose dont je pourrais parler de plusieurs manières. Une relation qui m’a changée, c’est celle avec Sacha, le petit garçon russe qui jouait Ivan dans Moi Ivan. Il a été quasiment adopté par le producteur du film, René Cleitman. C’était un enfant abandonné de Leningrad, il a d’abord refusé d’être adopté : «  Moi je suis beaucoup trop compliqué, je ne pourrai jamais, je suis un enfant de la rue, j’ai mal à la tête, je suis violent…  » Il est reparti à Leningrad et au bout d’un an, il a dit : je veux venir. Et il est venu à Paris.

Avant le tournage, pour jouer le rôle d’Ivan, je voulais un enfant abandonné. J’ai rencontré un enfant que j’aimais beaucoup et dont le surnom était Oulipka, qui veut dire «  sourire  » en russe. Parce qu’il avait toujours comme ça un sourire au bord des lèvres, une façon de s’excuser de tout, assez bouleversante. Et ce petit garçon, je n’arrivais en rien à l’ouvrir. J’ai travaillé avec lui longtemps. Je suis allée voir une psychanalyste à Paris, pour savoir comment faire. Elle m’a dit que peut-être pour lui, c’était trop dur, ça allait remuer des souvenirs qu’il n’avait pas envie de remuer… Donc il faut tout simplement lui poser la question, en lui disant : «  Peut-être c’est trop dur pour toi  ?  » Et elle m’a dit cette chose : «  Un enfant abandonné, si tu lui mens, tu l’abandonnes une nouvelle fois. Et ça peut être très dangereux pour lui.  » Je suis repartie voir Oulipka et je lui ai dit : «  Peut-être que c’est trop difficile pour toi de remuer tes sentiments pour t’exprimer, peut-être t’en as pas envie.  » Et il m’a dit : «  J’en ai pas envie.  » C’était terrible pour moi mais voilà. Je n’arrivais plus à choisir un autre Ivan, parce que j’étais tombée amoureuse et je ne pouvais retomber amoureuse comme ça immédiatement, c’était impossible. Donc j’ai demandé à Shimon Zalesky de choisir un Ivan pour moi, de filmer un certain nombre d’enfants. Et un jour il m’a dit : «  Viens voir, il ne ressemble pas du tout à ce que tu cherchais, mais c’est quelque chose ce môme.  »

Je le vois, Sacha, il marche sur les mains, il crie du Pouchkine comme ça, dans la nuit, il nous dit : «  Rendez-vous demain à l’Ermitage  !  », mais il ne vient jamais. Je ne savais pas quoi en penser. Et le petit gitan, Roma, qui jouait Abraham, me dit : «  Yolande, je te jure, celui-là il est bien, allez viens, ça suffit.  » Alors je dis à Sacha : «  Tu ne ressembles en rien au petit garçon que j’imaginais, mais reste avec nous un moment, on va à Moscou, et puis on verra bien.  » En fait Sacha, qui devait avoir 13-14 ans, est devenu Ivan tout naturellement.

Arrive le tournage, et Sacha, qui était intenable tout le temps, se casse la figure le premier jour. Il disparaît un moment, je le retrouve et je lui dis : «  Sacha, d’abord, moi aussi je me suis cassé la figure ce matin, donc t’inquiète pas, c’est normal, le premier jour de tournage c’est hyper impressionnant. D’autre part, tu t’es cassé la gueule parce que tu crois qu’on va t’abandonner à la fin du tournage. Je vais te dire un truc : ne crois pas, sois-en sûr, on va t’abandonner à la fin du tournage. C’est pas une question que tu dois te poser, c’est une certitude que tu dois avoir. Si tu veux sortir de ton histoire d’enfant abandonné, il faut que tu finisses une chose puis que tu en finisses une autre et ainsi de suite. C’est ton seul moyen. Sinon, tu n’y arriveras jamais. Et si c’est par rapport à nous, oui, sache que tu vas te retrouver seul.  »

C’était assez étrange de dire ça, parce qu’en réalité, jusqu’à aujourd’hui, il est encore là, mais dans cette liberté-là, qui était la seule possible et pour moi et pour lui. Ce rapport-là – commencer à dire la vérité aussi précisément que possible à quelqu’un, parce que sinon, tu le tues un peu – a lieu hors du langage social. Tout d’un coup, il y a comme une perte. Mais je crois que ça m’a été possible parce que je viens de cette famille où il y a cette possibilité de dire même le plus difficile parfois.

( loups )

J’ai beaucoup aimé Agamben quand il a dit que l’expérience s’était arrêtée avec la Première Guerre mondiale, parce que c’était si dur que les hommes quand ils sont rentrés n’ont plus raconté leur histoire. Là commençait l’avènement de la publicité et de la propagande, le début de tous les formatages – et la mort de l’expérience particulière en tant que telle. Je crois que l’expérience est en train de revenir, plus forte que l’envie de rejoindre des clans. Les gens réapparaissent tels qu’ils sont, avec des goûts, des plaisirs différents. Il est plus facile de se repérer dans un monde qui s’affiche – pour moi en tout cas.

C’est pour ça que j’ai toujours aimé les loups. J’en ai rencontré dans ma vie, des loups, des loups en liberté, dans la forêt, avec mon ami Steven, l’un blanc et l’autre anthracite. Et je me suis souvenue d’une vieille comtesse russe qui un jour m’a dit : «  Regarde-moi, regarde-moi, je vais te montrer quelque chose. Quand j’étais jeune, ils m’ont envoyée en Sibérie, je me suis enfuie, il y a des loups qui m’ont poursuivie, je n’en pouvais plus, je courais, je courais, j’ai essayé de monter sur un arbre, mais je n’avais pas la force. Alors je me suis retournée.  » Et là elle m’a dit : «  Regarde-moi, regarde-moi  ! Je leur ai envoyé ce regard  !  » Elle m’a lancé ce regard et j’ai compris que les loups s’enfuient  ! Les loups devaient être à vingt mètres quand on s’est retrouvés face à eux. Steven me disait : «  Regarde, ils sont trop beaux, ce ne sont pas des loups, il sont comme nous, ils discutent.  » Ils avaient vraiment l’air de se parler, de se dire : «  Qu’est-ce qu’on en fait de ces deux-là  ?  » Et moi je me sentais totalement protégée par le regard de cette femme, cette comtesse. Je n’avais pas peur, on les regardait fascinés en se parlant doucement, et c’était assez drôle, on aurait dit une scène à la Woody Allen. Un moment, on voit les loups se détourner et partir – avec une beauté, une façon d’avancer ensemble comme je n’en ai jamais vu chez les êtres humains. Et puis on descend à la rivière, Steven met sa tête dans l’eau, et moi aussi mais avec la tête en arrière. Et là je vois les loups qui sont revenus en haut de la rivière et qui nous regardent. Nous avons marché dans le lit de la rivière, et les loups nous ont accompagnés jusqu’à la sortie de la forêt.

Je crois à ce qui se passe. Il y a une philosophe qui dit : «  L’intention, c’est ce qui se passe  », je crois à ça : à ce qui se passe, pas aux intentions derrière ce qui se passe.

( le nom du père )

J’ai travaillé avec la fille d’un grand violoniste. Je ne savais pas. À l’époque, j’avais un petit racisme contre les enfants des gens connus. Cette fille, Lika, était absolument formidable. Elle avait 14 ans, elle jouait dans Moi Ivan une petite Polonaise qui mangeait des pommes de terre et expliquait que les Juifs étaient le diable dans une légende très belle qui m’avait été racontée par une paysanne («  Vous êtes le diable, mais on a besoin du diable pour ensemencer les choses  »). Moi Ivan, c’était une véritable enquête, c’était mon enquête à moi sur ce lieu, où il s’était passé ça, et sur comment c’était avant que ça se passe, sur ce qui a été détruit. Un jour, sur le tournage, un acteur qui s’appelle Kaliaguine – acteur que j’avais tellement admiré, il avait joué dans Partition inachevée pour piano mécanique de Mikhalkov –, dit à Lika : «  Mais tu es la fille de Gideon Kremer, non  ?  » Elle devient toute rouge, parce que c’est une star là-bas, Gideon Kremer, il était aussi connu que Johnny Hallyday ici à l’époque, et je la vois tout d’un coup très mal à l’aise.

Et Gideon Kremer un jour vient me voir dans la salle de montage et me dit : «  Je tiens à vous voir parce qu’il paraît que ça s’est bien passé avec ma fille. Je voudrais vraiment comprendre pourquoi ça s’est bien passé – parce que ça se passe toujours terriblement mal avec elle, j’aimerais voir la scène.  »

Je lui montre la scène, il me dit : «  Les deux garçons, ils sont bien, mais elle, elle ne comprend rien à ce qu’elle dit.  » Je le regarde, il continue : «  Je ne veux pas qu’elle utilise mon nom, je ne veux jamais qu’elle utilise mon nom  !  » Je lui dis : «  Je crois que vous ne comprenez pas. Non seulement elle n’utilise pas votre nom, mais elle a honte d’être prise pour votre fille. Elle est devenue toute rouge le jour où les acteurs ont su qu’elle était votre fille. Moi, si j’ai un conseil à lui donner, c’est d’utiliser votre nom autant qu’elle veut. Je vais vous dire une chose que je n’ai jamais dite : moi, j’ai un père qui a de l’argent, et je sens qu’il y a un endroit où il se dit : “je ne veux pas qu’elle se serve de cet argent”. Petite, j’avais moins d’argent de poche que les gens qui n’avaient pas d’argent du tout. Et dans ma tête, je me disais : “Je m’en fous, je peux avoir tout, c’est juste que je n’en ai pas envie. Ça m’est égal que mon père ne me donne pas, parce qu’au fond je peux toujours voler” – et je volais dans ses poches.  » Gideon Kremer est parti furieux.

Quand Lika a eu 20 ans, je lui ai dit : «  Tu sais, il faut quand même que je te raconte ce qui s’est passé avec ton père.  » Là, elle me dit : «  Tu crois que je ne sais pas  ? Il a passé sa vie à me dire : “Il n’est pas question que tu utilises mon nom  !” Mais grâce à ça, je suis la seule qui s’en est sortie. Tous les autres de la famille travaillent pour lui ou pour ma grand-mère qui est une immense pianiste. Je suis la seule à avoir ma vie.  »

( mensonge )

C’est toujours la même chose, la valeur de la vérité, aussi dure soit-elle. Enfin, la vérité… Il n’y a pas de vérité. La valeur d’une tentative de précision dans le rapport qu’on peut avoir avec la vérité. Et l’effet positif que j’ai pu constater de mes yeux sur les gens – alors que le mensonge, j’ai vu à quel point ça pouvait tuer des vies entières.

Comme l’histoire de cette fille qui nous avait vus faire la fête un soir à Moscou dans cet hôtel incroyable qui s’appelait Ukraina. Elle s’occupait d’un tournage, et elle nous voyait boire comme des malades, nous amuser. Elle avait associé cette image à l’image de son bonheur. Elle me saute dessus des années plus tard dans la rue, à Paris, et elle me dit : «  Il faut que je te raconte mon histoire.  » Son histoire, son bonheur, c’est qu’elle était amoureuse folle pendant ce tournage qui était le premier de sa vie je crois. Elle était tombée amoureuse folle d’un photographe du tournage, et lui pareil  ! Son père à elle n’arrêtait pas de l’appeler, de lui laisser des messages à l’hôtel. Un jour elle le rappelle, son père lui dit : «  Il faut que je te voie.  » Puis : «  Il faut que je te raconte. Tu as un frère.  » Et ce frère, c’était l’homme dont elle était tombée amoureuse. Bien sûr : deux personnes qui tout d’un coup se reconnaissent dans la vie, qui tout d’un coup ne comprennent pas pourquoi ils voient les choses de la même manière, qui tout d’un coup se plaisent… C’est ça aussi l’amour, connaître quelqu’un qu’on n’a jamais connu et le reconnaître, sentir quelque chose qu’on partageait depuis toujours. Et comment ne pas confondre ça avec l’amour quand on rencontre son frère, dont on ne sait même pas que c’est son frère, ou sa sœur, quand on ne sait même pas que c’est sa sœur  ? Donc elle était là et elle se disait : «  Nous, on ne savait pas, ce n’est pas de notre faute.  » Ils sont restés ensemble, et puis ils se sont séparés, et elle est venue à Paris. Elle était très jolie, elle avait eu plein d’histoires, mais «  rien qui arrive à la cheville de ça  » disait-elle. Elle me dit : «  On a décidé qu’on allait rester ensemble mais sans enfants.  » Et moi «  Oh non, s’il te plaît  ! Il ne faut pas faire ça, c’est la mort qu’il y a au bout  ! Ce n’est pas un interdit bourgeois, c’est plus profond que ça.  » Et elle me dit : «  Ne t’inquiète pas. De toute façon, quand j’y suis retournée, il était tombé amoureux d’une femme une semaine avant. Ils se sont mariés et puis voilà.  »

Cette fille a mis des années à s’en sortir, toute sa vie elle sera dans cette émotion. Voilà c’est ce que j’appelle le prix des petits mensonges, ça se paye très cher.

( baudruche du plaisir )

Il manque une histoire du plaisir. Raconter le plaisir, y compris le plaisir des sadiques. Il y a des plaisirs différents au monde. Et, lorsqu’on comprend ça, on a beaucoup moins peur.

Je suis tombée sur un chauffeur de taxi qui m’a traumatisée. Ce jour-là, ce qui m’arrive assez rarement parce que je suis assez ashkénaze, j’étais de très bonne humeur, et j’étais très contente comme si la vie était ouverte, j’allais voir un film, c’était un matin, j’éprouvais comme une chance à vivre. J’avais appelé un taxi, j’étais en retard. Le taxi arrive, je ferme la porte, et j’entends le verrou qui se bloque. Le chauffeur portait des gants blancs, un peu comme dans Orange mécanique, et avec un accent alsacien il me dit : «  Bonjour, madame Tzauberman.  » Tout de suite je sens l’agression, je le regarde et il me dit «  On va où, madame Tzauberman  ?  » Je commence à trembler de tout mon corps, comme une feuille, et je le sens. Le mec dit : «  N’ayez pas peur, madame Tzauberman, entre vous et moi il n’y aura que du plaisir, madame Tzauberman.  » Là, je me suis souvenue d’une situation vaguement semblable, où je m’étais dit : «  il faut parler, il faut parler  », donc je lui dis : «  Vous savez quoi  ? J’ai pas d’argent  » et il me répond : «  mais, il n’y a pas besoin d’argent entre vous et moi, madame Tzaubermann.  » Je dis «  Écoutez, je ne comprends pas de quoi vous parlez mais j’ai besoin d’argent pour vous payer et aussi pour autre chose. – Mais non, madame Tzauberman, là où on va, il n’y a pas d’argent.  » Je savais qu’il fallait tenir, tout en tremblant je lui dis : «  Je tiens à m’arrêter devant une banque, je tiens à avoir de l’argent. – Ah, madame Tzauberman, l’argent est toujours aussi important pour vous, n’est-ce pas, madame Tzauberman  ?  » Finalement, j’arrive à le convaincre de m’arrêter devant une banque, je lui dis : «  Je veux aller là, vous voyez, je ne peux aller nulle part, vous me voyez rentrer vous me voyez sortir, mais je veux de l’argent.  » Et je rentre dans son cliché de juif-argent, tout ce que tu veux. Dans la banque, j’appelle la compagnie de taxi, je dis «  Il y a un fou là, dites-lui de partir  », et ils me demandent : «  Mais qu’est-ce qu’il vous a dit  ?  » Je ne pouvais pas expliquer qu’il jouait avec mon nom, je ne pouvais pas être claire. Il y avait un Israélien à côté de moi qui criait : «  Je vais lui casser la gueule  !  » Je suis restée longtemps avec cette histoire, traumatisée. Et puis un jour, trois ou quatre ans plus tard, je suis en train d’écrire avec un très grand phobique, Gérard Brach, phobique devant l’éternel, qui ne sortait plus de chez lui parce qu’il avait été enfant de collabo. Et c’est le soir de Rosh Hashana. Et je suis en retard. Et je sais que pour mes parents, c’est impossible d’être en retard ce soir-là. La femme de Brach m’appelle un taxi, je descends dans l’impasse : le même taxi. Il n’avait pas mon nom cette fois, il avait le nom de Brach. Et je vois qu’il ne me reconnaît pas. Je me dis : qu’est-ce que je fais  ? Et puis je me dis : tant pis, je m’en fous, il faut que j’arrive là-bas, j’y vais. J’entre dans le taxi comme ça, mais en me souvenant qu’il faut que je parle immédiatement. Partout dans le taxi, il y a des avis d’interdiction : interdiction de fumer bien sûr, mais aussi interdiction de téléphoner, des interdits partout. Et dès que je m’assois il commence : «  Téléphonez à la compagnie que vous avez appelé parce que… » Et je réponds : «  Mais c’est marqué que c’est interdit.  » Et lui : «  Oui, mais là il faut les appeler  », et moi : «  Au fait, pourquoi c’est interdit  ? vous êtes quoi, un avion  ?  » Mais j’avais la voix qui tremblait. Et il me dit : «  Je vais vous expliquer. C’est qu’il y a des taxis qui sont un peu déglingués, très sympathiques et ils vous amènent là où vous voulez. Et puis y en a d’autres où les femmes, elles ont les jambes serrées l’une sur l’autre et elles se les frottent tellement elles ont peur, comme ça, sous leur petite jupe.  » J’avais une jupe assez courte et j’avais effectivement les jambes croisées comme ça. Donc je regarde mes jambes et là je comprends tout. Je me dis : non mais ce mec, la dernière fois, c’était les Juifs, maintenant c’est les femmes, il va pas me la faire à tous les coups  ! Et brusquement, en partie, je quitte la peur, parce que je vois le processus. Je vois que tout ça, ce sont des accessoires presque enfantins et que ce qui nourrit ce mec, je le savais déjà mais je ne l’avais jamais éprouvé à ce point, c’était ma peur. Je me suis dit «  toi mon gars, je vais pas te faire jouir, je te jure, j’ai compris, plus jamais, je ne te ferai jouir  ». Et donc je dis : «  Ah bon, mais je comprends toujours pas, expliquez-moi, je comprends pas pourquoi ça vous dérange…  », je faisais l’idiote, en trois minutes il m’a lâchée comme une vielle chaussette. Il ne bandait plus. C’est aussi simple que ça. C’est là où j’ai compris le plaisir. Un jour, un mec me dit : «  Vous croyez que c’est les Juifs…  » je ne disais pas un mot, je l’ai laissé continuer : «  Que c’est les Juifs… le plus grand génocide  ?  » J’ai répondu : «  Vous voulez la première place  ? Just take it baby, just take it  ! Personne veut être premier sur ce podium  ! Vous la voulez, la première place  ? Je vous la laisse  !  » Et le mec il s’est déréglé en 3 secondes. «  T’es jaloux de cette histoire  ? Take it  !  »

( origines )

En Pologne, les Polonais sont toujours très fiers de dire qu’ils savent reconnaître un Juif à trois kilomètres. L’histoire de mon père, c’est qu’on ne l’a pas reconnu comme juif. Il est revenu en Pologne après la guerre avec l’armée russe, et il avait un poste assez important au ministère des Bois et Forêts, parce que toute la famille de mon père vient des forêts. C’est ce qu’on appelait les Juifs des forêts – et moi, bien sûr, je me suis retrouvée enfant allergique à la forêt. Moi Ivan était aussi une traversée de ça parce que ça se passait en partie dans la forêt. J’ai dormi dans la forêt avec Shimon Zaleski, il était mon guide, on a écrit d’ailleurs un texte ensemble qui s’appelait No Pogrom Last Night, sur notre rencontre et sur ces nuits dans la forêt ensemble. D’ailleurs son nom, Zaleski, ça veut dire : «  Derrière la forêt  ».

Après la guerre, au moment du pogrom de Kielce, des gens arrêtaient les trains et faisaient descendre tous ceux qui ressemblaient à des Juifs, les survivants en réalité, pour les fusiller. Mon père a donc vu un certain nombre de gens être exécutés. Et lui, non, il n’a jamais été inquiété, parce qu’il ressemble énormément à Wajda, mon père. C’est vraiment un physique comme ça, à la Piccoli, et j’ai pu vérifier quand j’étais en Pologne, chez les paysans, que jamais ils n’imaginaient que je suis juive. Il y en a un qui parlait yiddish parce que, enfant, il avait travaillé dans une famille juive. Il me dit : «  Tu ne te rends pas compte comme c’était vivant quand ils étaient là, les Juifs, il y avait du théâtre ambulant, du cinéma ambulant, regarde aujourd’hui comme c’est mort  !  » Je lui dis : «  Ça veut dire que tu les regrettes  ? – Non  », il me répond, toujours avec cette espèce d’honnêteté de l’Est. Je parlais avec lui en yiddish, il me dit : «  Mais toi, tu parles yiddish pourquoi  ? Tu travailles chez les Juifs  ? – Non, moi je suis juive.  » Il me prend dans ses bras et commence à pleurer : «  A yiddish kind  ! a yiddish kind  !  » ("Une enfant juive  !") Dans les bras de quelqu’un, on sent tout : il n’y avait rien, rien, qui était allergique à moi ou dans une perversion quelconque. Et du coup, son «  non  » j’ai vraiment essayé de le comprendre. Pourquoi il m’a dit : «  Je ne les regrette pas  », alors que profondément il avait l’air de regretter la vie qu’il menait à l’époque où ils étaient là  ?

J’ai découvert aussi le fantasme sexuel des Polonais sur les Juifs. C’est un peu comme le fantasme des Blancs sur les Noirs. C’est trop puissant, les Juifs, sexuellement. Ils te disent que tous les vendredis soir, ils entendaient les femmes crier de plaisir dans les villages. Parce que les vendredis soir, c’est obligé de faire l’amour, sauf quand il y a les menstruations. Donc les vendredis soir, tu vois tous les mecs comme des fous dans les synagogues, c’est une chose amoureuse qui s’y passe, on dit que le shabbat est une fiancée. Même des communistes qui n’avaient plus rien à voir avec la religion me disaient qu’ils prenaient parfois des risques incroyables pour retourner au village et participer à un shabbat parce que c’était de l’ordre du magique. Il suffit de voir La Terre de la grande promesse de Wajda pour comprendre l’image de sensualité dans la synagogue, les femmes ont les seins à moitié nus, c’est absolument impossible, bien sûr, mais c’est comme ça que Wajda et les Polonais dans leur enfance avaient vu ce monde-là.

Je n’avais jamais bu une goutte d’alcool de ma vie. Quand j’ai fait Moi Ivan en Russie on m’a dit : «  Tu peux pas le faire sans savoir boire de la vodka.  » Ils m’ont appris comment envoyer l’alcool au plus vite dans l’estomac, comment résister. Je me suis retrouvée à boire comme un cosaque. Tous les Russes y voient une vertu que je ne comprends pas. Mais c’est vrai que si tu arrives à tenir l’alcool, ils te suivent jusqu’au bout du monde, comme s’ils voyaient une droiture qui résiste. Je sentais en moi des choses étranges, une force, que je ne connaissais pas en moi. Je me sentais liée à une autre histoire : pourquoi mon père et moi avions-nous l’air si polonais  ? Il y avait eu mélange. Si ça avait été une histoire d’amour, ce mélange, on l’aurait su – parce que les histoires d’amour se savent toujours un jour. Je me suis dit : c’est arrivé si souvent, pourquoi pas dans ma famille  ? Ce doit être le fruit d’un viol. Un cosaque et une de mes ancêtres juives. C’est peut-être du fantasme, je sens les deux en moi, il s’agit presque d’une réconciliation intérieure de choses contradictoires. D’un côté comme de l’autre d’une frontière.

J’ai été élevée dans le silence du polonais qui était la langue maternelle de mes parents. Et du coup, j’avais l’impression que ma langue maternelle c’était le silence, pas le non-dit, le silence. Vers 10 ou 11 ans, un petit garçon polonais est rentré dans mon école. Il était très doué en mathématiques. Il nous faisait des démonstrations, je comprenais tout, et du coup j’ai regardé un film de Wajda, je devais avoir 12 ans, je me sentais une familiarité que je n’avais jamais sentie. À Paris, j’avais l’impression que je ne comprenais rien mais que ça ne se voyait pas. C’était encore plus horrible parce que je ne pouvais même pas dire ce que je ne comprenais pas, et j’ai d’ailleurs souvent le sentiment de transgresser des codes que je ne connais pas, que je ne vois même pas. C’est pour ça que j’ai beaucoup plus de facilité dans des langues étrangères – parce que je me sens étrangère en tout. C’est plus compliqué d’être étrangère dans sa propre langue, mais c’est comme ça.

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