« ...une revue de cinéma, où ceux qui font des films donneraient de temps en temps leur position, comme des navires de commerce divers sur l’océan... » (extrait d’une lettre de Jean-Luc Godard à Jean-Pierre Rassam, 1977)

Halfa

Journal de bord du film par David Yon, 2010-2014
JPEG - 12.4 ko
les images sont issues des repérages et tournages, 2011 / 2014

* Marseille, 2 avril 2014

Vois ton film comme une combinaison de lignes et de volumes en mouvement en dehors de ce qu’il figure et signifie.

Léonard recommande (carnets) de bien penser à la fin, de penser avant tout à la fin. La fin, c’est l’écran, qui n’est qu’une surface. Soumets ton film à la réalité de l’écran, comme un peintre soumet son tableau à la réalité de la toile même et des couleurs appliquées dessus, le sculpteur ses figures à la réalité du marbre ou du bronze.
R. Bresson

Le cinéma se rapproche de plus en plus du fantastique, ce fantastique dont on s’aperçoit toujours plus qu’il est en réalité tout le réel
A. Artaud

* Marseille, 5 mai 2013

Le cinéma se rapproche de plus en plus du fantastique, ce fantastique dont on s’aperçoit toujours plus qu’il est en réalité tout le réel
A. Artaud

Manifeste pour la dépossession

Faire un film comme un rituel
Faire une image comme une prise de position
Travailler le son comme un potentiel de fiction
Travailler le montage comme la possibilité de trouer la surface de l’écran
Une fois le film terminé, il n’y a plus d’auteurs

Eloge de l’errance

En lui les oiseaux disparurent comme fait l’ombre en plein soleil. Tout au long de leur longue route ils s’étaient posé des questions. En ce lieu ne restait plus rien, ni pied, ni tête, ni discours, ni chercheur, ni guide, plus rien. Plus trace même du chemin
Farid al-Din Attâr, Le langage des oiseaux

* Marseille, 10 janvier 2013

« D’abord l’histoire du soleil et de la neige,
puis l’histoire des noms,
ensuite l’histoire d’un enfant »
Peter Handke

On refait toujours le même film.
J’ai retrouvé dans un carnet la description d’un rêve datant du 2 novembre 2003.

Cette nuit, j’ai rêvé mon film. Il était partagé en trois mouvements.

1/ Plans séquences de paysages qui défilent d’une voiture ou d’un train. Lieux sans trace humaine : désert, montagne, ciel.

2/ Des personnages jeunes qui vivent. On les suit, ils parlent, à des moments ils se retournent vers la caméra, évoquent des problèmes. Mouvement dynamique, les dialogues sont originaux, spontanés, vivants.

3/ Le visage d’un homme les yeux ouverts dans le vide. Long zoom arrière. Il est allongé dans un lit. On entend le son de la radio "Le japon est entré en guerre", bruit des bombes qui tombent dans un grand espace. Impression de vertige devant l’immensité, devant le désastre.

* Crest, 7 octobre 2012

Correspondance #2

« Le rituel ne fait pas histoire, il fait mémoire, il fait geste, il fait corps. le rituel est une souvenance, un récit, un rappel. Coran veut dire "Récitation" en arabe. Il ne s’agit pas de "storytelling", mais de sacre du temps. IL s’agit de réciter l’être comme un poème.
L’Histoire est peut-être un récit sans saveur, un passé dé-ritualisé. L’attention est rituelle, l’attention est un "point de voir", qui conduit au point extrême où c’est l’objet qui regarde le sujet, où c’est le visible (ce qui est vu) qui regarde l’invisible (ce qui voit). Le rituel est une transgression, et c’est par cet acte transgressif que le sacré revient au monde.

"Nous faisons le récit de notre mémoire.
Nous faisons le récit de notre oubli.
Nous faisons le récit de notre néant."

Le souvenir passe par l’oubli. L’histoire ne laisse pas place au vide, aux "trous". Le rituel par du néant, et l’éclaire.

Et nous, qui ne savons plus nous perdre, ne sommes-nous pas déjà perdus ? »
Mathieu Yon

* Valence, septembre 2012

Correspondance #1

« Belle évocation d’un rituel inconnu, peut-être disparu sous la poussière du temps, mais dont les restes en content la présence, par-delà la mort. C’est à mon sens les traces d’une "territorialité" autre que celle découpée, sectorisée, isolée que nous connaissons dans le monde "moderne". Elle semble ouverte (elle l’est), exposée aux aléas de la vie et du temps qui la déroule, ouverte et donc fragile, en proie à une disparition prochaine (qu’importe ! elle est à jamais là, par ton image), mais dont les rites qu’elle couve sereinement sous un vent indifférent ont su transmettre l’évocation d’un héritage abstrait ; il nous incombe d’en récrire les croyances, donc les fictions. »
Zoheir Mefti

* Marseille, le 30 juillet 2012

JPEG - 73.5 ko
OTTO HOFMANN, Komposition, 1931

La découverte à Gênes du peintre Otto Hofmann a été pour moi un moment décisif dans la façon dont je souhaite appréhender l’agencement des éléments du film, c’est-à-dire le montage. Les peintures d’Otto Hofmann invitent à une relation, entre les formes, les couleurs et celui qui les regarde, en dehors de toute psychologie et représentation mentale. Nous ne sommes pas dans de la vraisemblance, mais dans une harmonie au sens musical. Un rythme qui ouvre à une autre dimension. Une dimension en résonance du cœur. Les peintures, élémentaires, donnent une mesure à l’existence humaine. Une mesure en dehors du langage, une orientation, une autre échelle. Le rapport entre les formes nous amène dans un temps sans passé ni futur. Présence.

Et cela me rappelle une mosaïque vue à Alger. Une constellation de formes géométriques et de couleurs qui inclue le regardeur dans la dynamique même de l’oeuvre.

* Marseille, le 1er juin 2012

Position 1

* Marseille, le 18 avril 2012

Dans les cartons du déménagement de Lyon à Marseille, je retrouve, sur une feuille de papier, un texte que j’avais écrit en août 2004 au rocher de Roquebrune.

L’ondulation de la lumière sur la matière
Le vent donne le mouvement

Je ne vois encore rien, pas assez de distance

Le silence nécessaire pour permettre aux choses d’exister

La difficulté du regard à supporter ce qui n’est pas soi
Comme une incapacité d’aimer

De l’existence des choses

Des nuées de temps assemblées, ici et maintenant

Sans intention, sans jugement, une ombre varie au cours de la journée
Elle trace un monde sur le sol

Trace d’un monde

Le jour, la pierre reçoit les rayons du soleil
Elle se remplit de chaleur
On ne voit rien de cet échange
La nuit, allongé sur le rocher, je sens le soleil tout près de moi

La lumière
Dans laquelle
Je suis

La trace

premiers tests avec la caméra GH2, septembre 2011

* Marseille, le 18 décembre 2011

Écriture, mon beau souci

Depuis plusieurs mois, je suis en phase d’écriture du film. Période étrange où l’on doit donner une forme à quelque-chose qui n’existe pas encore. Travailler à faire exister du concret alors que la matière des images et des sons n’est pas encore là. Il s’agit donc d’imaginer, de chercher, de travailler dans des allers/retours.
En octobre, je suis retourné en Algérie où j’ai tourné des images de repérage.
La fiction du film s’est précisée. J’ai trouvé les lieux du tournage, les acteurs, il me reste à écrire l’histoire. Et en même temps, je connais mes alliés : les visages, les gestes, les récits, les traces, les lieux, les paroles, la lumière, les choses et l’espace entre les choses. Le film est là, dans ces éléments, dans cette tension, dans la matière qui résiste. Mais pour trouver des financements, il faut que l’autre puisse se projeter dans le film, que l’autre puisse faire confiance au film à venir. Donc acte, je continue à écrire, avec l’espoir que l’autre répondra.

En septembre, des producteurs ont répondu. Ils s’appellent survivance, ils produisent, éditent et sortent en salle des films rares. Ils ont écrit une note de production dont voici des extraits.


// Note de production

Survivance est née d’une double envie de cinéma, de deux aspirations dont nous avons toujours voulu qu’elles se nourrissent l’une de l’autre : exhumer des oeuvres marquantes via une activité de distribution (en salle et en vidéo) et produire de nouveaux films. Nos deux activités et notre catalogue l’attestent, Suvivance se veut comme une passerelle entre les genres (fiction et documentaire), entre les films d’hier et d’aujourd’hui, entre l’intime et le politique.
David Yon et son film en devenir, Le Songe d’un habitant de D., sont arrivés comme une parfaite incarnation de cet idéal. Nous reconnaissons dans ce projet un univers cinématographique proche de celui qui a motivé la création de Survivance en 2010.

Le cinéma de David Yon nous touche parce qu’il sait convoquer le passé comme un surgissement au présent. Son précédent film Les Oiseaux d’Arabie possède cet art de parler de l’histoire comme d’un « passé jamais mort ». Dans ce film, la correspondance entre la philosophe Simone Weil et l’anarchiste espagnol Antonio Atarès, interné à D. dans les années 40, s’incarne aujourd’hui dans les lieux de la ville algérienne. Ce qui a été effacé, est peu à peu rendu visible grâce à une évocation filmique. La beauté du film a confirmé notre détermination à accompagner David Yon dans son souhait de donner une suite à ce premier opus.
Les Oiseaux d’Arabie et Le Songe d’un habitant de D. formeront au final un diptyque autour d’un passé enfoui et intime de la ville algérienne de D..

Le Songe d’un habitant de D. s’inscrit donc dans la continuité du précédent film de David Yon mais marquera aussi un pas de côté, notamment avec la part de fiction qu’il contiendra.

.../..

La force de ce projet est de permettre de tisser entre elles plusieurs strates de l’histoire de la ville, de les aborder non d’une manière didactique mais par le biais d’une matière filmique et poétique. Histoire intime et Histoire nationale pourront s’imbriquer.

../..

Notre rôle de producteur est de comprendre le ton très personnel du film et d’éviter de l’enfermer dans ce qu’il n’est pas. Outre l’aller-retour entre documentaire et fiction, la réussite du film tiendra dans ce mélange entre l’inscription organique des corps, leur présence sensible au monde et le propos historique, la portée éventuellement politique du film. Nous savons qu’un tel film s’écrit avec ce qui surgit au tournage : gestes, paroles, mouvements. Il nous importe en tant que producteur d’offrir une écoute propice à formaliser suffisamment le film pour que le tournage soit ouvert à une réécriture cohérente et à une improvisation fructueuse. Il convient aussi en amont de la réalisation d’offrir du temps et un soutien technique et financier à David Yon pour assembler le matériau nécessaire au film. Les recherches sur M.A. et la conception d’une trame autour de la vie des trois frères, constitueront l’essentiel du temps de l’écriture et du développement, à cheval entre l’Algérie et la France.

L’aura du premier film de David Yon (Etoile de la SCAM, sélection et prix dans les plus grands festivals de documentaire) et la force de ce nouveau projet, nous convainquent d’investir dans le film ; que nous saurons trouver les partenaires nécessaires à la production du film. Nous savons qu’il existe un désir du public pour un cinéma du réel conçu comme un espace de circulation entre le spectateur et le réalisateur.
L’ambition du film marque pour nous un nouveau défi dans notre rôle de jeune producteur. Survivance, sa stabilité aujourd’hui acquise, s’emploiera de son mieux à rendre concret ce Songe d’un habitant de D..

Guillaume Morel & Carine Chichkowsky


* Repérages, D., octobre 2011

* Marseille, le 11 mai 2011

De retour d’Algérie, l’écriture du film avance et se dirige vers « ce fantastique dont on s’aperçoit toujours plus qu’il est en réalité tout le réel » comme l’écrivait Antonin Artaud. Avec mes amis algériens, nous avons réalisé un petit film collectif comme un exercice de préparation au film à venir. J’ai ainsi pu vérifier le plaisir que nous avions d’être ensemble à travailler au processus du cinéma. Comme si cette dynamique nous permettait de nous sentir libre vis à vis du poids du quotidien et de l’Histoire.

* Lyon, le 2 février 2011

Mon regard se porte vers l’autre rive de la Méditerranée. La révolte populaire gagne la Tunisie et l’Égypte. Je ne sais pas encore comment le songe d’un habitant de D. se nourrira de ces événements, mais je pense que la fiction du film permettra de travailler cette tension.

Je viens de recevoir ce message de Nabil, cinéaste français d’origine algérienne, à propos des oiseaux d’Arabie. Sa lecture me touche, dans ces visages évoqués, je ressens fortement l’appel du prochain film :

« Un fantôme avance dans une estampe, déroulant ses ruines à la recherche des frères du passé et trouve ceux d’aujourd’hui, éternels errants dans un pays que seule l’enfance sait habiter. Peut-être reviendra-t-il à la vie, peut-être demain y aura-t-il des visages. C’est ainsi que j’ai vu ton film ; le désir pudique d’une fraternité en train de se tisser « le long des ruines qui refleurissent ». »

* Lyon, le 14 février 2010

En ce début d’année 2010, la France s’enlise dans des débats autour de l’identité nationale, l’immigration et l’Islam. Les frontières se ferment, les différences séparent et les peurs s’installent.

Ce film tend à rendre visible quelque chose de l’autre côté de la Méditerranée. Une brèche. Le songe d’un habitant de D.

Je suis allé trois fois à D., cette ville aux portes de la steppe, au milieu de rien. Le terminus de cette voix ferrée qui ne fonctionne plus. Cette ville mise en place par les Français en 1852 comme poste de garde militaire.

Lorsque je tournais les oiseaux d’Arabie, j’ai rencontré Salah qui m’a aidé à trouver les lieux où des traces du passé colonial subsistent. Il apparaît dans le film avec ses frères, Idriss, Ilyes et Abou Bakr. Ce sont eux qui m’ont donné envie de tourner un autre film à D.. Un film avec eux. Un film qui parte d’eux.

A D., les protagonistes des oiseaux d’Arabie me montraient des choses de la nature pour que je les filme. Nous entrions en dialogue comme cela, dans ce partage. J’ai alors pu ressentir une nécessité dans le lien sensible qui les unit aux formes de la nature. Dans ces lieux, où la modernité n’a pas encore aseptisé et normé tous les espaces, une présence forte de la nature subsiste. La lumière encourage l’attention à ses formes. A D., un dicton dit « quatre saisons en une seule journée ». La lumière varie au cours des heures et les formes du vivant s’adaptent à ce rythme. L’aspect du minéral, omniprésent, change avec l’évolution des ombres. Le végétal, au milieu de ces pierres, est comme dans une gangue, quelque chose d’essentiel et de fragile.

A D., j’ai souvent pensé à l’image d’une goutte d’eau sur un rocher, en plein soleil.
Cette image, elle évoquait mon expérience d’être là, dans ce pays qui n’est pas le mien. La chaleur, les bruits, la lumière, l’organique et le minéral. Une expérience d’épuisement qui m’oblige à un lâcher prise. C’est-à-dire, qu’à partir d’un moment, je lâche prise sur ma peur de disparaître, et là commence la liberté.
Je souhaite que ce film soit épris de cette liberté.

* Lyon, le 11 novembre 2009

Après les oiseaux d’Arabie, je prépare un autre film qui sera également tourné à D. Ces deux films formeront un diptyque. Le désir d’y retourner, là-bas, et de faire quelque chose ensemble. Quelque chose à partager. Quelque chose de l’ordre du cinéma, c’est-à-dire quelque chose avec la matière des sons et des images.
Dans un café de la Madrague, en banlieue d’Alger, je parlais politique avec un prénommé Malik. Il me disait qu’aujourd’hui le vrai problème dans nos sociétés c’est la question : « à quoi tu rêves ? ». Alors oui, à l’heure de la société du spectacle et du mythe de la réussite individuelle, à quoi je rêve ? Je rêve de la poussière sur les trottoirs de D., je rêve du sourire d’Ilyes, je rêve de liberté et je rêve du coeur.

Un désir fort d’un film projeté en salle. Un film qui soit une expérience sensible et collective. Une quête de la lumière, de la figuration de l’homme.
Des grains de lumière dans le noir.
Pulsations du regard.
Une géométrie du monde partagée.
Incarnation.

JPEG - 59.4 ko
D. 2011
Contact : davidyon.fr(arobase)gmail.com
Télécharger la fiche en PDF :